Enneigée 1

Enneigée de sommeil utérin et de vie larvaire dans le ventre de ma mère qui marcha dans la neige un soir de décembre. Ai surgi, vagi, cligné dans la mi obscurité de la chambre silencieuse auprès de ce corps dont je sortais. Ai oublié parfums, lumières et sons des premières années noyées d’enfance. Me suis abreuvée à la tendresse immense de la femme qui me berçait, ai su plus tard qu’elle s’appelait grand-mère, grande mère, mère agrandie. Plus tard ai protesté, gueulé, fugué grise grisée de la colère ivre qui explosait dans la musique que j’écoutais. City Baby attacked by rats. Ai voulu le maximum, de sensations, de révoltes, de concerts, de mots à doubles lames à hacher le quotidien qui n’avançait pas assez vite, se traînant tortillard le long des trottoirs de rues bourgeoises. Me suis ennuyée triste et ferme dans un collège de centre ville qui dégoulinait de respectabilité. Ai compris peut-être sans vouloir l’admettre ni le creuser, que ne le serais jamais – respectable, respectée à cette sauce-là, aux gros yeux figés de la graisse de tous les censeurs spécialistes du bon goût et du bon ton. Ai marché longtemps souvent dans ma cité, photographié les façades noircies des hangars de ma ville, vieille endormie sous une couche de suie. Ai traversé le fleuve, pénétré dans la gare abandonnée, ai joui du silence des lieux morts qui respirent encore, ai fait des photos hallucinées de ce que rêvais éveillée. Ai dansé le pogo, certains soirs. Ai rêvé d’asiles, d’Asie. Ai appris le chinois, tracé des caractères auxquels je m’ensorcelais, ai pensé rejouer la Pythie, saisie de ces signes magiques, appris par coeur leurs clefs, ai passé des nuits des jours avec eux, ai pensé qu’il s’agissait d’une langue incantatoire qui avait le pouvoir d’agir sur le monde, ai visité la Cité interdite, en suis revenue éblouie, et plus jamais la même. Ai pleuré pour Tiananmen. Ai pleuré sur Tiananmen. Ai tracé quelques croix dans quelques cases Dommage d’hommages. Quelques temps – pas trop – mais des années quand même – pleines – pleines de jours – mais vides de sens – ai voulu me conformer, suivre ce beau chemin tracé par mon éducation, ou par mon manque de perspicacité. Me suis amputée gravement. Je me suis infirmée en me voulant conforme, conformée. Ai décidé de ne plus rien raconter au passé, à tous ces temps de conjugaison désespérants où l’on se cherche alors que l’on n’y est plus – là où on se cherche ! Je suis là-bas déjà, au bout de la ligne qui s’étiole de bribes en bribes. Je suis là-bas déjà, de chair et de sang, penchée sur cette page qui ne m’appartient plus. Ai compris.