Et presque dix ans plus tard

…et presque dix ans plus tard, toutes y pensent sûrement un peu, se souviennent que justement, c’était bien peu de s’arrêter à douze mais : elle n’est plus, est décédée, est morte, voilà l’enfance s’arrête et en plusieurs morceaux, leurs doigts jamais ne rassembleront la séparation déjà en amont ; « vous vous vivez les filles et vous devez vivre pour elle », interdits leurs yeux se croisent, muettes, elles ont très bien compris, se regardent interdites, depuis longtemps la mort leur a été expliquée mais lorsqu’elles comptent sur leurs doigts c’est seulement douze, douze années de vécu, douze ans c’est bien peu et elles ne peuvent se résoudre à l’idée que l’une d’entre elles l’ai fait, mourir à seulement douze ans, c’était la fille aux parents séparés jusqu’au tombeau, de lune pleine sa face constellée, d’un geste elle en a divisé la vie et à en mourir sa voix douce s’en est allée au loin, ce qui recouvre est odieux, à jamais leurs dents serrées quand se fait entendre la chanson de la Rose ennemie : ode à l’enfant mort, odieuse langue qui le permet et si brassent les mêmes phrases bateau, c’est que les mots s’échappent et les trahissent, c’est tellement plus simple de dire des mots vagues, ne pas avouer leur noyade ! elles ne s’entendent plus, ne se parlent plus, elles ont perdues les degrés d’entente, dissolus sont les mots d’autrui et les leurs gravés en cicatrices tandis qu’elles suffoquent leur grammaire comme pour la rejoindre, force le vent, les souvenirs, peut-être aiment-elles la pluie, pluie alliée car il faut bien pleurer à la cérémonie – joue le jeu des larmes et verse le tribut – la pluie elles se souviennent, les tributs réels de sang, de larmes, non ceux des récits, oui les tributs de l’enfance, plus tard, tout le long des nuits à venir elles iront les verser dans les plis de leurs draps ; elles saigneront trop tôt d’une lame qui déchirent leurs peaux, l’archet sur les veines en mélodie-rage, la musique de la colère résonnent en elles quand de la brume les font se perdre franchement leurs mains se sont ramollies et leurs corps sont mous et pâles, une caresse effrite et les cajoleries leur font horreur, déjà se sentir cadavres, ces cadavres qu’elles regarderont plus tard à la télévision et dans l’indifférence puisqu’elles ont rejetées la peur de leurs propres corps, elles se sont perdues dans la mort, si jeunes, la brume se meurt…les portes franchies, traversées d’un pas digne, furie en couleurs traverse les rangées de l’église, soit d’un monde pervers à un autre, peluche contre son cœur comme un laisser-passer, lutter contre son chagrin, le regard brouillé de douleur la sœur de lait d’un autre temps ne veut pas fléchir, cette fois-ci on ne pourrait lui reprocher d’être une enfant, déjà elle porte le deuil de son pas droit, contrôlé, dur, une autre amie, elle aussi amputée de la morte, choisira au contraire de se prendre les murs, de se bleuir et de créer son équilibre car défier les lois de la gravité, c’est un peu braver la mort, surtout ne pas se fier au monde qui tue des mômes sur les visages des vivants la mort se lit parfois, mais chez elle, chez la petite morte en devenir, on n’a rien pu lire d’autre que la vie et ses yeux dans le vide n’était que rêveries de sa part, tous partant de l’idée que la mort est seulement une passagère quand elle croise le chemin d’une enfant, pourtant la mort prend bien ce qui lui plait sans détours et sans remords, sans même laisser le temps, prouvant ses forces inégalées, inégales demeurent les gamines aux corps blessés qui cherchent à imiter le sien et sur les lits raides, ils tomberont ces corps plus tard, des corps devenus adolescents, sous les yeux surpris des amant·e·s de passages elles s’exercent à la mort, la vie est tellement là, jamais elles n’y parviendront et puis jamais elles ne comprendront collectivement : elles se sont condamnées à la torture solitaire, les intelligences en branle, très peu pour elles, elles tombent alors seulement évanouies, la mort ne les élira que plus tard, leurs veines se sont gonflées de l’immortalité, les gestes des autres n’égaleront ni leur passion, ni leurs excès de rage en elles, elles doivent les conserver, c’est chaque jour un nouveau chagrin, quand elles croisent une enfant sage elles doivent dompter leurs craintes de revivre la mort incompréhensible : leurs sangs s’agitent, ces filles-là, des forêts englouties et liquéfiées de toute part se noient, vomissent, pleurent des larmes de plaisir pour les autres, ces corps qui ne leur appartiennent que si peu, se laissent aller à la mélancolie, ce corps qui ne bouge plus, qui est tombé dans l’évanouissement juvénile, empli de grâce, « c’est moi ! » pensent-elles, soulagées de faire renaître l’amie disparue le temps d’une chute de chairs, sans oser l’avouer, elles fuient la médiocrité des autres, de celles et ceux qui n’ont pas connus l’absurde comme elles et dans le refuge familier du silence, oui, silence vivant marque les peaux d’une mémoire si impossible, vie, c’est la vie qui semblait ne pas vouloir d’elles, c’est elle qui leur échappe, cette vie qui les laissent volontiers tomber dans le passé, là où leur futur se barre d’un trait sombre comme si l’instant présent n’était jamais le leur… peut-être que leur méfiance, toujours en éveil vient justement de cette mémoire que les corps ont gardés, et zébrées de lignes de sang, « méfiance », pensent les autres, « méfiance pour ces corps qui se déchirent seuls de celles qui ne suivent pas les courbes », courbes dictées par la norme modèle, non leurs corps à elles sont des corps contraires, ils ont prit en passion un soi de sang faute de larmes, elles ont eu peur de ces transformations de l’intérieur trop tôt, le reste n’a pas suivi : c’est toujours trop tôt ou alors trop tard, toujours des problèmes de rythme qui les angoissent… la figure aux traits de poupée s’est fissuré et les autres perdent une à une leurs masques, sur chacune d’entre elle, entre les actes, pèse le souvenir qu’elles se sont acharnées de tout cœur à refouler, seulement le poids du deuil n’a pas été scindé et partagé, poids de mémoire les noies, les englouties, leur seule bouée, c’est le mensonge, en comédiennes invisibles elles évoluent dans le décor, oubliant la majorité du temps leurs textes de la vie refusant cette vie d’ailleurs… et chacune d’entre elle a pu y aller dans la chambre vide sans propriétaire fixe, chambre mentale où, tapie dans leurs lits, elles observent le coin ou l’amie s’est éteinte, où il n’y avait pas le silence de rigueur mais seule la rumeur au loin, familière, demeure le sourire doux sur la face lunaire ; sont-elles en train de rêver, vivent-elles un drame dont on ne se relève pas ? elles sont surprises, la visite nocturne de leur amie, six pieds sous terre, se fait sans aucune raison, sans faire l’affront nécessaire de dévoiler son agonie… il n’y a rien à espérer de plus, l’enfance s’est compliquée d’amitiés dures, une colère incompréhensible, de mauvais sentiments et le soutien étrange qu’elles s’apportent sans jamais dire que la petite morte leur manque, manque les parents aussi, manquent non les bras tendus pour consoler de la perte mais les mains qui pourraient délier le foulard autour de son cou avant qu’il ne soit trop tard, mais son reflet s’est annulé depuis longtemps et elles ont beau scruter le miroir, espérant y tromper une chimère – si ce n’était qu’un rêve ? – glisse sans espoir la réalité de leurs visages où s’agite le souvenir d’une enfant piégée par un jeu dont les règles n’ont de récompense que de l’autre côté du miroir, et l’autre côté a le reflet de la mort.

A propos de Alice Diaz

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Une réponse à “Et presque dix ans plus tard”

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