dialogue #04 | O comme oser

 … et tu oseras, tu verras, oui, tu oseras… eyes wide shut, les nuits sont faites pour ça, pour ces vents qui se lèvent, pour ces marées qui montent sous nos paupières closes au dehors mais nos yeux grand ouverts au dedans, tu oseras sans savoir encore que ça s’appelle oser, tu oseras quand tu n’en pourras plus de ta forêt grouillante, si grouillante qu’elle t’étouffera si tu ne la quittes pas… tu oseras comme un écho à ce chant tout au loin, ce chant qui se répète comme s’il tournait en boucle et que ce soit le son de ta voix, le poids de tes mots dont il faille l’écho, que ce soit eux qui pèsent si fort en lui que tu l’auras reconnu et que tu saches, au moins, que tu y auras répondu… je ne sais pas si peu t’importera que tout s’efface un jour, même si, au fond, rien ne s’efface vraiment, non, ça, je ne sais pas… tu le reconnaîtras ce chant et tu l’entonneras sans que tu saches vraiment d’où te viendront les mots, tu l’entonneras comme le hobo vagabonde le long de sa voie, ce chant sans début ni fin vraiment mais dont tu sauras que c’est absolument pour toi qu’il égraine les notes que tu entends – comment tu le sauras ? tu le sauras parce qu’il usera de tes mots et de tes désirs, de tes rythmes… que, lentement, tu comprendras que de ce chant-là, de ce que tu en entends, il n’y aura de fin que la tienne pour que tu sois en paix, que tout s’apaise dans ta forêt grouillante… sinon qu’il est un chant sans fin, un chant de tous les mots, de toutes les voix, bien sûr, les dissonantes, les harmonieuses, les douces et les violentes, les sages, les ombrageuses, toutes celles ayant franchi le pas ou bien encore au bord d’un vent, d’une marée, sans que jamais elles n’aient osé… alors, oui, tu oseras, oui, tu oublieras aussi… tu oublieras tout ce temps que d’oser t’aura pris et tu ne compteras plus… tu ne compteras plus le temps qu’il te reste pour faire et oser encore, l’important sera d’avoir osé, d’avoir essayé, d’avoir poussé la porte, franchi le pont, levé le voile, de t’être élancée, d’avoir vu… tu oseras sans la colère des basta, sans dépit, sans l’impuissance des menaces, sans les mises en garde autour de toi quand il s’en présentera, tu oseras pour la folie d’avoir osé, qui dit d’ailleurs que d’avoir osé ne sera pas là ta sagesse, la tienne, celle de n’avoir pas attendu et attendu encore, d’avoir repoussé l’instant, l’instant de faire –– attendu quoi, sans oser ni faire ? le sale espoir, disait Sartre, l’attente d’un résultat, gare aux miroirs aux alouettes, ce sera d’avoir tenté, au moins d’avoir tenté ce qui te poussera… alorstu oseras sans savoir jusqu’où d’avoir osé te mènera mais… mais tu oseras et tu auras osé, tu auras avancé… tu trébucheras aussi, tu te tromperas de mots ou de langage, tu te tromperas de voie pour ton corps tout entier (parce que c’est ton corps tout entier aussi que tu engageras), tu échoueras, ne t’en prendras qu’à toi, qu’à toi parce que de t’en prendre aux autres n’aurait aucun sens, et puis, oser ne peut s’offrir le luxe de la dispersion, oser encore et encore réclamera toute ton énergie… tu tomberas, tu te relèveras et tu oseras encore, tu oseras sans la désinvolture de l’insouciance, tu oseras avec pour bagage tes faiblesses, tes erreurs, tes failles, tes abysses bien sûr, mais aussi cette conscience neuve que ton avancée, avec ses errances, ses fulgurances… cette conscience neuve que ton acte d’oser vaut mieux que tes inhibitions, de stériles certitudes, de périlleuses prétentions… tu oseras car personne ne placera tes mots et ta voix à ta place, à leur place, et tu l’auras compris, tu oseras avec tes impuissances, tes regrets, tes erreurs, il n’y a qu’en n’osant pas que l’on ne se trompe pas, que l’on ne se trompe jamais – c’est banalité de le dire, je sais, mais il importe que tu l’entendes car il faudra que tu te souviennes pourquoi tu auras osé… tu t’épuiseras, tu douteras mais tu recommenceras et tu repartiras, parce qu’une fois que tu auras osé, l’immobilité te sera plus insoutenable encore qu’elle ne l’était avant, du temps où tu n’osais pas encore, du temps où tu te satisfaisais de ta forêt grouillante, grouillante d’actes jamais tentés… tu entendras d’autres voix cheminant, écoute, ce qu’elles ont à te dire, écoute leurs silences aussi parce que tout est langage… alors, cette voix neuve qui te sera poussée tout au fond de la gorge et du ventre, cette voix neuve t’accompagnera partout dans ton acte d’oser, elle ne te quittera plus, t’accompagnera pour que tu n’oublies pas que ce que cet acte d’oser, ce que tu en feras, tout ça t’appartiendra, personne ne saura te dire comme il aurait dû être, il t’en aura trop coûté.   

A propos de Christiane Mansaud

Besoin de passer par d'autres langues - connues, inconnues, pour mieux sentir celle en creux, la redécouvrir, l'explorer de la voix, la réécrire, la modeler, aller jusqu'où il est possible - qui mène l'autre ? mystère...

7 commentaires à propos de “dialogue #04 | O comme oser”

    • … tant de choses qui se jouent dans cet acte d’oser, cette question des chantiers par exemple ; avec l’atelier, on ose ensemble, un pas déjà vers d’autres actes d’oser ! Merci de ce retour, Brigitte.

  1. dans la nuit on entend mieux les bruits et on entendu mieux son propre chant, tu le dis si bien, et tout le corps se mobilise pour chanter
    chanter c’est oser, laisser entendre son désir
    oser c’est vivre bien sûr comme dit Brigitte, c’est aller plus loin dans toutes les conditions sans être épargné par le doute
    merci Chris pour ce texte

  2. Pousser la porte et franchir le pont… et ces pensées, ces doutes qui nous assaillent la nuit, souvent.
    il faudrait lire le texte mille fois, pour se laisser mener sur le chemin de chaque “oser” tant les propositions sont multiples.
    Merci

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