dialogue #04 | Ne rien oublier

Vous n’êtes que le passé. Le pire, recomposé et omniprésent. Pour vous défendre, vous aviez dit d’abord que vous n’étiez qu’un interprète. Plus tard : « Ich kann mich nicht erinnern » (« Je ne me souviens pas »), « Ich habe nur meine pflicht getan » (« Je n’ai fait que mon devoir »). Moi, je n’oublie rien. Vous aviez rang de chef d’Etat. Vous n’aviez imposé qu’une seule condition pour recevoir l’hommage de mon université : rencontrer Chagall en son Message biblique. Moi, je n’oublie rien. Votre visage lisse et froid, votre absence d’émotion quand vous serrez les mains du vieux peintre juif, quand les photographes vous demandent de tenir la pause, quand vous savez que c’est pour cette image là que vous êtes là. Moi, je n’oublie rien. Dans l’amphithéâtre Paul Valéry où l’on vous remet le titre de doctor honoris causa, des trois discours qui vous rendent hommages le mien est le seul qui souligne vos efforts en faveur de la cause palestinienne. Longtemps après cette farce honteuse, je n’oublie rien de votre rôle pervers. Vous paracheviez alors l’ouverture de la boîte de Pandore qui n’en finira jamais de fournir des armes aux antisémites. Inversion des signifiants. Terrible, infâme, abjecte. La résolution 3379 de l’Assemblée générale de l’ONU, adoptée en novembre 1975, déclarant que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale », vaudra durant seize longues années. Ce n’est qu’en décembre 1991 que l’Assemblée générale des Nations Unies annulera sa propre résolution qui, vieille tradition antisémite, fait du peuple juif un ennemi de l’humanité. Je ne peux rien oublier des yeux de Chagall à vos côtés, de ses gestes attentifs, de vos arrêts devant les vitraux du musée de Cimiez. C’était le 5 avril 1976. Je ne peux rien oublier. Je ne veux rien oublier, 43 ans plus tard, quand, en décembre 2019, 127 intellectuels juifs appellent les députés français à ne pas soutenir la proposition de résolution assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme. Ne rien oublier. Chercher à ne rien oublier. Rien de l’instrumentalisation d’un vieux peintre juif par un menteur. Rien de l’instrumentalisation politique de la Shoah par un Etat-Nation. Rien du pessimisme prophétique d’Hannah Arendt. Rien oublier.

A propos de Ugo Pandolfi

Journalist and writer based in the island of Corsica (France) 42.40 N 09.30 E.

11 commentaires à propos de “dialogue #04 | Ne rien oublier”

  1. Terrible adresse dans la nuit et l’acuité de votre mémoire, nécessaire, salutaire; les questions qui en découlent (brûlantes toujours sionisme/ antisémitisme). La rencontre entre K.W. et Chagall vous l’avez écrite sous une forme narrative dans des textes précédents de l’atelier me semble-t-il. Elle prend très grande force sous la forme de l’adresse. é-cri salutaire

  2. Je suis venue lire ton texte après la réunion zoom de ce soir. Il se trouve que je participe depuis quelques années au jury de présélection des RISC (Rencontres internationales Science et Cinéma) et que nous avons retenu l’année dernière “La valse de Waldheim” de Ruth Beckermann (2018), qui parle de ces mensonges. J’ai animé la rencontre en ligne avec la réalisatrice. C’est une histoire à raconter, continue, depuis ton expérience et les séquelles qu’elle te laisse elle peut toucher beaucoup de monde, beaucoup. C’est important.
    Le film n’a finalement pas été primé dans ce festival, mais il l’a été dans d’autres, et il mérite vraiment d’être vu, pour ceux qui pourront le trouver. Le connais-tu ?

    http://festivalrisc.org/programme/

  3. Rétroliens : transversales #06 | Un Ricoeur, sinon rien ! – Tiers Livre | les ateliers, les chantiers

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