Foule en file (d’escalier à quai)

«  …mais dans une foule les visages ne comptent pas seuls nuques et oreilles ont leur vie propre… » O.  Mandelstam 

Ceux qui se sont couverts comme en hiver, et portent un grand froid en dedans.  Ceux qui ont cru apercevoir la pluie dans un nuage et disparaissent dans leurs habits caoutchouteux. Ceux qui se sont glissés dans des étoffes trop légères et remontent leurs cols en regardant le ciel. On les voit du carrefour se ruer vers le grand escalier, sous la rame tonitruante. Les gris. Les bleus. Les noirs, clair ou sombre. Les chinés. Les bruns. Pour combien de jaunes, de verts, de roses ou de rouges. Ce chapeau de pluie pourtant, rouge à poids de coccinelle, comme un chapeau d’enfant mais sur une grosse tête triste. Une veste à carreaux avec  une énorme valise qui s’immobilise dans le flux pour changer de manche. Les deux bouches collées sous l’horloge et quand on se rapproche on voit les mains crispées et le rictus des joues, et quand on se retourne elles sont toujours collées. On a rejoint la file au pied du grand escalier. Courant d’air et battues d’ailes. Roucoulements de becs sales. Les vrombissements au feu orange. Les sifflets hachés du flic. En se tournant sur la gauche, la guérite qui s’effeuille, les têtes en Une agitées comme des marionnettes aplaties. Une main jette des pièces (l’appoint tinte dans la gamelle de fer) puis pressée elle  roule  Le Parisien du jour dans son gant. Une touche jaune cadmium, c’est comme un coup de corne muet, repousse les gris ( bitume, étoffes, ciel) : des maïs couchés sur un brasero et cette gueule noire qui mord à pleines dents un épis tout grillé. Sous les poutres métalliques le freinage de la rame aérienne se prolonge en acouphènes transitoires. On n’entend plus le violon du couloir.

Ceux qui se sont emmitouflés. Ceux qui montrent leur peau dans l’échancrure du col. Épaules, crânes, nuques en file, dans l’ordre d’arrivée et qui se pressent vers le haut en équilibre précaire sur les marches. Tout serré. Amalgamé. Au ralenti. Ou stagnant. Avec de subites accélérations. Occiputs et nuques au premier chef. Détails à portée d’œil ( l’œil cherche nomenclature ). Grossissement comme à la loupe : poils, cheveux, peau. Vues de dos. De profil. Quelques trois quarts en anamorphose. Précipité de mèches, de boucles, de queues plus ou moins longues, de nuques rafraichies, de calvities, de chignons, de tresses simples ou démultipliés serties de perles à l’africaine.  Précis de peaux — du brun noir au blanc jaune — nues ou peintes (cette crème teintée qui fait paquet sous la pommette), grains de rousseur,  bouton prêt à percer, rares taches de naissance,  ridules,  rides, cicatrice qu’on remarque à l’arcade sourcilière. Peau qui s’approche trop en reculant, qui veut se coller, qui sue, qui se craquèle. Purulente, eczémateuse ou d’une douceur à pleurer, à baiser sur le champ. Oreilles sans histoires particulières. Oreilles duveteuses avec des poils parfois très longs. Oreille à conduit obstrué de cérumen. Oreille à oreillettes. Oreille fauniques. Oreilles très rassurantes à lobes de bouddha. Lobes nus ou gréés d’or. Arrêtes nasales longues ou brèves, à bosse, en trompette ou simplement légèrement convexe ou bien très légèrement concave. Narines velues, opalines ou rougies par un rhume. Mentons bégus ou prognathes. Lèvres entrouvertes tout en chair, ou fines, trop fines, fermées avec une colère en dedans et les plis descendants autour des  lèvres qui voudraient dire. Des lèvres qui se parlent tout à coup trois marches plus haut.  ­— J’avais pourtant demandé un congé il y a longtemps. — Et on te l’a  refusé ?  — Trois ans dans la boite ça ne joue pas en ma faveur. On aperçoit le profil dans l’enveloppe bleue du foulard assorti à l’œil. C’est la première qui a parlé, elle est jolie avec sa touche de rose poudré aux lèvres. Et l’autre, des cheveux bouffis, une montgolfière de boucles blondes, tout en laque. Derrière, un grand nez semble les regarder. Odeurs et fragrances : d’after-shave, de déodorant, de parfums, d’urine (l’urinoir du boulevard ?), de sueur, de Gauloise froide, d’américaine à peine éteinte, d’Amsterdammer, de frite, de linge séché en tas, de lait régurgité, de café crème, de pain chaud, d’haleine fluorée, de dent cariée, d’alcool, de fleurs… Oui soudain ! De fleurs. De roses thé. Un bras s’extirpe avec un  bouquet de papier cristal froissé qu’il tend à bout de bras — Excusez ! Pardon, attention … Et l‘autre main qui avance un billet. 

Et la foule qui se presse vers le bas. Qu’on croise dans l’escalier. Ces visages de face dans la file descendante. Ces têtes qui déboulent qui ne nous disent rien, dont on ne retient rien. Impression de flou. De glissement. De trainées de peau et d’étoffe.  La wax d’un boubou comme un tableau animé. En arrêtant le flux au hasard, on voit : un bébé roux dans l’échancrure d’un manteau avec des yeux qui sont comme des phares articulés. Trois têtes de bureau posées sur des épaules infroissables. Des joues qui rebondissent sur un col roulé irlandais épais et trop serré. Un nez en pied de marmite. Un bonnet à pompon. Ce visage de femme qui usurpe une place dans le cours des souvenirs oubliés. 

Sur le quai de la 4 tous sont en ligne sur deux files. En face c’est comme une scène presque vide. Les corps allongés sur les bancs et les bouteilles renversées. Une affiche les surplombe. Une grosse dame devant une machine à laver.  Et la voix qui disait « Ne reste jamais près du bord, pas, ma chérie, et tiens la main de ton frère ». Barbès Alésia aller retour cinq fois par semaine. Tu t’es mise sur la première ligne pour regarder les rats sur la voie. Ton frère sifflote du Beethoven (il veut faire chef d’orchestre). — L’autre jour quelqu’un a poussé quelqu’un et le conducteur a pas eu le temps de freiner et le jour d’après quelqu’un a sauté et le conducteur a pas pu… deux morts et deux demi journées d’interruption de la chair partout. Tu regardes les rails mais tu ne vois pas le sang. Tu penses que les rats ont fini le boulot. 

AUTRE DE FOULES ET DE GROUPES

GARE/1

Sous la grande horloge ils sont assis en travers de leurs malles, leurs têtes penchent comme s’ils dormaient. Ils dorment. De longues heures que le moment du départ n’est pas venu. Les porteurs halent les bagages, ils forment des murets de valises ajourés et tremblants. Quelqu’un déplie un journal grand comme une carte de navigation. Dans leurs robes d’été elles agitent un éventail de fortune: une revue, un chapeau, des gants. Il y a trois fillettes immobiles dans des robes de fête en crépon. Il y a des passants vêtus de noir, ils passent. Une femme court après un enfant que la vue d’un marchand ambulant happe à l’autre bout du trottoir, elle le rattrape par le bras. Il veut le cheval, la carabine, les bonbons! « If you want something ask it nicely » et l’enfant crie plus fort. À l’angle du trottoir le vendeur de glace écrit Hazelnut and Chocolate sur l’ardoise de sa voiture couleur crème et sur l’autre trottoir le cireur lustre des souliers noirs et blancs. Des voyageurs s’engouffrent sous le porche énorme de la gare. Métro, taxis, tramway, voiture à cheval, camions de livraisons, piétons. Il est midi, tout s’accélère. Le snack est à quelques pas sur la gauche du grand hall. Dans la salle briquetée repeinte en blanc l’odeur de graisse brûlée soulève le cœur. Ici on peut manger à toute heure, des pains gavés d’oignons et de viande rabougrie, du choux cru plongé dans la crème, mais aussi du porc au caramel, de la soupe aux pois épaisse comme une purée, des pommes de terre grillées très sucrées. Derrière le bar une serveuse glisse des saucisses dans la longueur de demi pains noyés de crème. On voit passer des glaces qui s’effondrent dans leurs coupes de verre, des tartes meringuées couvertes de bonbons, des pintes débordant de mousse, des sirops jaunes et roses avec des pailles géantes. Des enfants, trois à cinq en plusieurs tailles par paire de père et de mère, serres têtes, rubans, coupes rases, mangent leurs pop-corn XXL encartonnés. Un bébé avec des yeux énormes régurgite sa glace sur sa turbulette de satinette banche. La moustache dubitative du père. La maigreur des mains qui avancent le bavoir. Une robe échancrée sur la dernière banquette avec l’arcade de sourcils épilés qui sautent pardessus la monture des lunettes. Les deux de dos qui ont gardé leur chapeau. Les deux de face qui ont gardé leur casquette. Celle qui se fait la bouche en rose. Celui qui cure son nez au bourre pipe. Ceux qui ont des manteaux d’hiver gris avec des cols à tarte et leur peau toute blanche s’est couverte de sueur. Celle qui boite vers les lavabo. Celui qui dodeline du chapeau devant l’addition. Des genoux boudinés enserrent une valise. Et tous ces sacs de papiers sur une banquette de moleskine, ce chien minuscule qui mâchonne un ruban rouge sang. Des mains qui se serrent, par dessus un plat encombré de déchets. Un bouquet de fleurs blanches qui a fané sur un carton à chapeau. La dentelle du tablier aux initiales du snack qui se faufile dans les travées. Les fumeurs qui boivent un café transparent dans des tasses de verres. Les serveuses qui se pressent de débarrasser les tables. Le prochain coup de feu est à 15h pour le train de Boston. Sur une table deux pintes vides et l’omelette s’étale froide sur son assiette de verre. 

MUR/2

C’est avant et le mur est si haut. De l’autre côté ils ne peuvent pas voir. Ils attendent en rang serré. Des manteaux, des écharpes, leurs bonnets mais aussi des têtes nues, des robes d’été, leurs épaules nues. Des bottes, des escarpins, des sandales même des pieds nus. Aux mains les alliances, leurs bagues ou rien, leurs doigts. Quelques uns portent des gants. Les plus petits portent des moufles. Des bijoux d’oreilles scintillent. Des cheveux noirs et blonds, leurs chevelures rousses. Une épingle à cheveux, elle brille. Une parure sur une nuque très pâle. Cette écorchure. Qui l’a blessée? Clara ne me voit pas. Tournée, avec eux elle regarde. Elle regarde le mur. S’il y a une porte. Ils demandent. Et quand elle s’ouvrira. Ils demandent. Je vois la nuque de Clara qui saigne. Je me souviens d’un oiseau dans l’arbre très haut. Un rouge gorge. Il chantait. Clara ne s’est pas retournée. 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

3 commentaires à propos de “Foule en file (d’escalier à quai)”

  1. Très beaux ces sens comme mis en avant, ces gros plans soudains qui nous collent aux détails des autres dans la foule, j’aime aussi cette dimension picturale suggérée par François que vous avez su distiller dans votre texte.

    • Merci de votre retour Caroline, ce texte ( les tentatives qui l’ont précédé) m’a donné un mal fou. J’aurais voulu être dans le vivant, dans l’humain et dans un moment déterminé. Quand je repense à votre texte je ressens la temporalité d’une journée, je me souviens de visages avec une possibilité d’histoire…il y a de la vie partout.