Graillon

Grandir dans le graillon qui flotte avec les restes de tabac froid. Apprendre à cuisiner gras, peler les patates, couteau, épluche légumes, suivre la recette du petit carnet noir qui garde les éclaboussures d’huile chaude de toutes ces fois où l’on a cuisiné le même gras, celui qui gicle sur les crédences en petits carreaux, celui qui restera sur les joints de carrelage car il s’imprègne. Il n’y a pas un lieu où le graillon ne se soit pas incrusté, à vie. Patates râpées à la main jusqu’à ce que le bout du doigt se mette à saigner, car il faut les râper au cul, ne pas gaspiller, patates sautées, l’huile brûle le bras mais on tourne quand même, jusqu’au presque brûlé, triomphe du graillon. Il sature l’estomac, mais on enfonce quand même, c’est les patates du père, faut y manger, pas gaspiller, râpées jusqu’au cul, doigts coupés, le pansement le protège, lui, mais le ventre se prend tout de plein fouet, pas de front contre le graillon, il s’est incrusté sur les joints de la crédence, il arrive au creux du bide, pèse lourd, coule dans les artère, faudra vérifier le cholestérol du vieux, à force. Mais on peut pas lui l’enlever, son coup de gras. Huile, beurre, saindoux, sur la petite plaque en fer qui sert à faire les commissions, celle de la grand-mère, on coche toutes les cases, faudrait pas en manquer. Surtout depuis la brouille sur le partage des patates, on était plus d’accord pour le prix, on a arrêté la culture en commun, chacun son champ, chacun sa merde pour ramasser les patates, chacun sa houe, ont bien failli s’enfourcher ce jour-là, le jour où décida de ne plus collaborer sur le dos des tubercules. Mais le graillon continua de couler, jusqu’aux cuisses, marie-graillon, marie-couche-toi-là, souillon, elle mange si gras qu’elle mouille facile, faut pas y craindre mais quand on y est, paraît que c’est aussi bon qu’un bon gueuleton. Elle s’en met dans le gossier, du gras d’homme, elle a grandi dans le graillon, un peu de plus, un peu de moins, elle avale, elle enfourne, n’y gaspille pas, c’est les patates du père. A chaque fois qu’elle suce, ça résonne, pour supporter, ne pas gâcher, ne plus savoir ce qui remue dans sa bouche, entre la patate et le sexe, qui pareillement sentent le graillon. Et le tabac.

A propos de Marie-Caroline Gallot

Navigue entre lettres et philosophie, lecture et écriture.

28 commentaires à propos de “Graillon”

Laisser un commentaire