L#10 si Je si Elle

Où l’on entend parler pour la première fois de l’horloge relative

À l’arrivée je suis seule, j’arrive seule, on ne m’attend pas, pas tout de suite, je suis seule quelques jours ici, à Séoul, une ville que je ne connais pas, je la découvre seule, je m’y suis rendue seule, et j’y séjourne seule, je le répète encore Seule à Séoul, une semaine ou plus. Pulsation sous la peau chaude. J’avance avec l’impression d’écarter le voile des bruits et des sons de la ville, j’espère — mais comment cela serait-il possible — ne jamais m’habituer au paysage sonore de ce premier matin, avoir toujours ce rideau tissé de surprises et de lointain, où me fondre. Mon cerveau analyse et compile en même temps que mes oreilles entendent, malgré elles. Le son est-il régulier ou était-il unique, de quoi est-il le signe ou le repère, à cette seconde qui d’autre peut dire qu’il a traversé l’air, peut-être est-il la somme de plusieurs bruits, dans ce cas ni homme ni machine n’en est la source, il résulte de la superposition d’un son humain — un cri par exemple, et d’un son artificiel — disons le vrombissement d’un moteur, la ligne qui se dégage est une basse continue avec un accent, à intervalle le cri se lève et ponctue la vibration, les sons se complètent, rien ne les sépare ou ne les distingue, ensemble ils sont le son que j’écoute avec la volonté de poser mon attention et d’attraper au vol les motifs, les éclats, les schémas peut-être, leur mélange forme un socle quand la circulation, le passage d’un avion, la trompe d’un navire au loin, ou même le cri des mouettes, s’y enroule, le dépasse et le contourne, le complète et l’habille.. Je suis traversée et imprégnée de cette heure et de ce lieu, inimitable et unique, et si demain je l’écoute à nouveau, j’en reconnaîtrai la tonalité, la couleur, ce qui définit le boulevard, mais ce ne sera plus la même histoire. Une moto me surprend, une Harley, bruit inimitable, si fort et si fou, d’un niveau qui dépasse les seuils admis — mais partout les règlements posent des exeptions et autorisent les modèles de la marque à les dépasser. Une Harley… mon esprit la suit et en riant à moitié je fantasme que s’il ne restait qu’un objet sur la Terre pour témoigner de l’humain, on pourrait assez vite tomber d’accord là-dessus, sur ce bruit, cette mécanique, ce clinquant, cette inutile beauté, cette puissance, cette force. Une pensée qui porte à rire, mais nourrie des vibrations dans mes os que ce bruit déclanche. Admettons que nous voilà projeté dans le temps immémorial futur — l’humain que nous connaissons a disparu, il ne reste rien que quelques carcasses d’immeubles et une Harley trouvée dans le sable et la gangue à une profondeur qui renseigne sur les quinze derniers millénaires — la vibration de mes os et le bruit de cent décibels vrille mon imagination aussi débridée que le moteur de la grosse cylindrée. Reprenons, mon squelette, fossile perdu dans les profondeurs, avec la Harley au-dessus de mon crâne — trouvés ensemble par les découvreurs d’un futur qu’il n’est pas nécessaire d’imaginer — il n’existe qu’à cet instant paradoxalement précis où je vous convie à le faire, inventant pour le fossile — reste de moi dans les épaisseurs de sable et d’alluvions, et le lourd bolide, le crâne et la Harley, une vie qu’ensemble nous n’avons pas vécue, seulement morte à cette seconde de fin du monde inaudible, et l’arrêt brutal de la machine, la suite est l’œuvre du temps, parfait mystère sans odeur, impalpable énergie du cosmos. 

Expérience de la relativité entre l’observation et l’observée

Elle a dormi très peu, elle a mangé des nourritures au goût nouveau, elle s’est couverte d’une large jupe, de chaussures confortables et elle a déjà marché deux heures depuis l’hôtel, elle avance, résiste à l’envie de regarder le chemin parcouru, l’heure, les destinations possibles, elle se perd avec système et sans grand risque, le premier Uber venu la raccompagnerait à son hôtel, ou plutôt à la gare Centrale juste à côté, elle prendrait un de ces beignets au miel qui lui plaise et rentrerait sans encombre jusqu’à sa chambre. Elle espère éviter ce retour, ne pas avoir besoin d’Uber, éviter de se sentir touriste perdue. Pour le moment elle marche, elle avance en visant la prochaine rue, le prochain gratte-ciel, et elle s’éloigne, elle s’écarte ou elle élargit son champ, elle laisse entrer en elle la ville, les odeurs et les souffles, les couleurs et comme marchent les gens, leur lenteur et leur envie d’aller droit, sans dévier, jusqu’à se cogner à elle parfois, elle se déporte, elle dévie, elle esquive et s’amuse de leur si grand désir ne pas changer de ligne, de ne pas céder devant elle qui arrive en face, elle essaie de résister jusqu’à la limite puis s’écarte, et rit de cet orgueil qu’elle sent poindre, cette certitude d’avoir raison face à elle, elle leur laisse le bénéfice de ses doutes et s’écarte, fait un pas de côté. Elle marche, elle porte son regard vers ce qu’elle ne reconnaît pas, qui ne ressemble pas à ce qu’elle connaît, qui l’attire sans raison, des enseignes en anglais ça et là, et de jolies lettres surmontées ou accolées à des petits ronds. Elle en a tracé toute une année au-dessus de ses i, pour embêter les profs et pour s’offrir une escapade à travers ce petit trou, une ouverture hors de la page, loin des contraintes, des textes avec tous les i surmontés d’un petit rond qui semblaient danser et tordre l’écriture. On ne réalise pas le nombre de i et de points que la page contient, tellement discrets, mais lorsqu’ils gonflent et que comme des bulles ils survolent les mots entre les lignes, rien ne va plus, le texte pétille, tangue, se fait mobile, percé. Toute une année elle a ainsi truffé ses pages de bulles, de ronds, de pastilles, car parfois elle coloriait l’intérieur du cercle. La page alors était un galimatias et si on avait regardé les dates où cela s’était produit on aurait su qu’elles ne tombaient pas n’importe quand, mais aucun des professeurs excédés n’avait eu cette minutie, cette attention, ce désir de comprendre l’élève agaçante, qui tenait tête, n’en voulait pas démordre : un point et un cercle étaient un seul et même signe. La menace d’un zéro en dictée l’avait calmée quelques jours puis par-ci par-là, un cercle avait fait sa réapparition pour coloniser à nouveau, comme une éclosion de papillons, une arrivée d’étoiles filantes, les pages entières — jusqu’aux équations mathématiques. La professeur, madame Scheaffer, n’avait pas dit un mot, pris la page pour la jeter à l’instant même où elle l’avait rendue, un zéro en math la vexait plus qu’un zéro en dictée, elle avait contrôlé le tic d’ouvir les points sur les i, cette manière silencieuce de tordre l’écriture qui contrariait tant les adultes. Les lettres des mots coréens lui plaisent, elle prend le temps de les regarder, de chercher une régularité, un élément qui reviendrait, une lettre ou un idéogramme qu’elle apprendrait à reconnaître, ceux de bienvenue par exemple, ou les signes qui indiquent la sortie, ou le mot restaurant. Si elle reste méthodique et appliquée, si elle prend le temps de décortiquer ce qu’elle croit voir et revoir, si elle isole un fragment de tout ce déploiement de lignes, de courbes, de cercles et d’ovales, elle y parviendra. 

Continuer à penser/écrire ce qui s’achemine comme devenant le projet de l’automne, la reprise du parcours depuis juin, le creusement vers un pdf qui grandirait. Ici la suggestion Effrondrement et l’effet de construction obtenu suffit à me faire osciller entre hésitation et continuation, c’est ainsi quand le cerveau s’attache à chaque « mot », de façon excessive, je comprends mieux comment mes blocages se sont construits sur ces paradoxes, écrire l’effondrement ou écrire l’effondrement, deux expressions identiques produisant de d’effets inverses. Le temps que peut me prendre le traitement de cette double pensée ne peut se mesurer, il vous faudra me croire, c’est tout.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

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