#L5 | Expansion (1)

(en travail)

particules pareilles à des limons

Là où l’outil attaque, frappe, fend, rabote, écorche, cisaille, des particules se détachent de la masse compacte du rocher, constituant une sorte de poussière. À l’œil nu, ça a vraiment l’air d’une poussière mais à observer la roche-mère au microscope polarisant, ça pourrait bien se transformer en un ballet de cristaux colorés, fibres filaments taches paillettes chatoyantes organisées à la façon d’une peinture abstraite. La poussière. Elle est d’un gris très pâle, presque blanc. Elle colle à la peau — les mains et le cou du tailleur de pierre en sont couvertes –, colle aux feuilles d’arbre et aux herbes au voisinage de la petite carrière. Elle colore le paysage. On dirait qu’une pluie de cendres s’est répandue exactement au-dessus de cette bouche ouverte au cœur des collines, fracturée. Cendres, poussières, particules pareilles à des limons, toutes rendant les surfaces poudreuses, légèrement granuleuses, les vêtements, la peau, s’incrustant aussi sous les ongles, dans les cheveux, les sourcils, se fixant même au coin des yeux. Toutes s’en retournant un jour ou l’autre vers les ruisseaux, vers la mer.

Donc ce voile minéral déposé sur les carriers en travail, les terrasses à flanc de rocher, les blocs mis à jour, le hangar qui sert d’atelier, les fossés, les graminées, les grandes bruyères au-delà des fossés.

L’apprenti a encore un visage d’enfant, joues couvertes d’une jeune barbe éparse. Il se concentre sur sa tâche, cogne contre un bloc avec ciseau en main gauche et marteau têtu en main droite, balance la tête d’un bord sur l’autre, parfois passe un mouchoir ou le revers de sa manche sur son front avant de reprendre encore plus fort, la masse de l’outil balancée haut au-dessus de sa tête. Il est né de la lande, il ne connaît pas d’autres pays, il est nourri d’histoires anciennes et il commence à s’y connaître un peu dans le travail. Les efforts en cadence, c’est son lot. Son corps est grand de taille et déjà fort, ses épaules étonnamment charpentées pour son âge — sûrement la conséquence d’un apprentissage entamé au sortir de l’enfance. Un labeur éprouvant qui a taillé comme ça sa carcasse, épaissi ses bras et ses trapèzes, sculpté les muscles de sa paroi ventrale. Aussi bâti son tempérament et étoffé sa résistance. Les chocs liés à chacune des frappes traversent son corps entier qui ne bronche pas en dehors des expirations qui secouent la paroi de la gorge. La gorge émet alors un ahanement puissant, presque un râle sourd et prolongé qui se répète à intervalles réguliers. Les sons (chocs de la masse contre le rocher et halètements du garçon robuste) se propagent jusqu’à la maison du maître tailleur, et sûrement jusqu’au village. La sueur du garçon a fixé les particules suspendues dans l’air, remuées par les mouvements de la massette. La sueur est devenue minérale, pareille à un maquillage, épaissie de cendres et de particules pareilles à des limons de même nature que ceux qui se déposent dans les lacs dans les fleuves, se tassent, se déshydratent, se font secouer, chambarder au cours d’une orogenèse ou deux jusqu’à fondre et renaître.

La carrière est protégée des vents, béance claire offrant le socle à vif. Un socle brut, inchangé depuis plus de 300 millions d’années. Densité maximum. Aucune porosité. Aucune altération. Longues fractures verticales visibles de loin – à peu près trois fois la taille humaine, peut-être plus –, semblables à des ruptures entre deux strates, deux formations — pourtant toujours la même nature de roche. Le front de taille est rugueux, heurté. Nombreuses traces de ciselure. Il faut atteindre l’une des terrasses façonnées au fil de l’exploitation pour observer les plans dégagés par la taille, puis cracher frotter avec la manche pour entrevoir les minéraux figés au cours du lent refroidissement du magma, les plagioclases roses, les quartz, les micas d’un noir brillant, les minuscules déformations, les fissures et autres structures inédites. Comme une langue qui parlerait du dedans. Une langue enracinée aux abysses de la terre capable d’exprimer des corps cristallins rares, certains dégagés de la roche-mère, taillés et polis jusqu’à devenir précieux, à conserver dans des écrins ou des petits coffrets en bois de fruitier.

Outils pour tailler la pierre : ciseaux, gradines à dents plates ou pointues, gradines grain d’orge, gravelets, gouges, massettes, marteaux cintrés, marteaux têtus (entre marteau et pic), marteaux taillant ou laies, maillets, brettures, taillants grain d’orge, taillants polka, bouchardes, peignes, chasses (outil vieux de 600 ans avant notre ère), éperons, broches, rifloirs, chemins de fer ou rabotins, scies passe-partout, scies crocodiles. Outils de percussion ou de mesure déclinés sous diverses formes et diverses tailles, matériaux adaptés à la dureté de la roche travaillée. Corps de l’outil en métal et manche en bois de hêtre. Il y a une marque sculptée en bas du manche, un signe d’appartenance au cas où les outils seraient volés ou se perdraient. Et les hommes taillent, dégagent, chassent, équarrissent, dégrossissent, frappent, épannèlent, bouchardent, égrisent, grattent, polissent. On les entend quand on arrive par le chemin de côte. Des oiseaux nichent dans les falaises à peu de distance et s’en viennent planer au-dessus de l’aire couverte de poussière blanche et crient. Le maître-carrier surveille son monde de près, ne fait pas forcément attention aux oiseaux. Quand il est question d’extraire de nouveaux blocs — un travail de titan –, il engage des gars du coin, des costauds contents de se constituer un pécule imprévu, et il dirige les manœuvres. Il s’agite, déambule, corps oscillant d’un pied sur l’autre, parfois les deux bras levés pour diriger plus à gauche ou à droite, parfois précipitant quelques enjambées pour indiquer le sens d’une nouvelle saignée ou décrire la ligne de défermage la plus adaptée. Il repère les faiblesses du rocher, sait discerner les diaclases pour poser les coins. Les bougres attaquent à l’escoude puis au pic à souchet, ils ont les mains larges, les paumes endurcies au labeur. Au-dessus des têtes, les oiseaux poursuivent leur ballet gracieux. Une fois la campagne de taille terminée, ils rentrent chez eux. Champ libre au maître-carrier et à son apprenti.

Les pics à têtes forgées se sont tus et l’espace des terrasses sur le front de taille s’est agrandi. Au-dessus de la paroi blanche, paraît la zone altérée de la roche sous le sol, boules de granite mêlées à du sable grossier. Les blocs ont été tirés au treuil puis tractés à l’orée de la carrière, installés dans une sorte de hangar couvert de chaume. Ils gisent là, muets, offrant leur surface rugueuse. Ils gisent dans leur état brut en attente d’être travaillés. Dans l’atelier de fortune, un deuxième travail commence, une sorte de tête-à-tête avec la roche désormais détachée de sa falaise. De pierreur (ou carriéreur), l’apprenti devient tailleur. Il découvre ce travail et il l’aime aussi — peut-être plus que l’autre d’ailleurs –, il se retrouve seul ou presque, car à ce stade le maître-tailleur le laisse plutôt tranquille, et il n’a aucun mal à s’absorber dans sa nouvelle tâche, le façonnage du bloc en fonction de sa destinée : pierre de tombe, auge à bétail, portion de pilier, matériau de construction. Il équarrit au marteau taillant ou à la chasse, crée une première ciselure. Les outils le relient à la pierre tout comme les petits chocs répétés contre le dur, il fait corps avec elle, de la poudre fine s’amasse autour de lui. Le sol devient blanc à cause de la poussière, la même qui imprègne le paysage. Cette poudre, il la ramasse dans de petits sacs en jute. Mêlée à de chaux et augmentée d’eau, elle servira un jour ou l’autre pour des travaux de maçonnerie.

Codicille 
de la matière à sourdre de tous côtés avec ces quelques syntagmes volés à l'intérieur du texte précédent, "éclats" volés à la 'Sentimenthèque' venus brasser les images et les pulsions... je ne m'y attendais pas, pas tout à fait, en tout cas pas de cette façon aussi précise... maintenant il faudrait engager plus de temps !

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

22 commentaires à propos de “#L5 | Expansion (1)”

  1. Texte magnifique à mon goût, j’en aime la précision lexicale, (nommer les choses précisément est un devoir, non ?), l’approche amoureuse de la pierre dans tous ses états, suis sensible à ce personnage de carrier que vous commencez à ébaucher. Ce texte mérite vraiment une suite !
    NB une coquille relevée : “se font secoués” -> secouer

    • Tant mieux tant mieux que les sensations passent, c’est le cadeau de la sueur… et tellement merci de me le dire !
      Car je continue à suer justement dans ma carrière… je vais poursuivre l’histoire avec une équipe de gars embauchés pour une campagne de découpage de blocs…
      on verra là où ça me mènera !!
      Merci Muriel…

  2. vertigineux ! des mondes dans le monde immense de cette carrière et étonnement ! : à toutes ces images sensations auxquelles tu as adjoint un environnement sonore assez restreint je me mets à entendre les coups de marteaux, de ciseaux les burins, les tailleurs qui s’interpellent et dans les trous de silence une trille d’oiseaux. C’est d’un vivant !

    • Il était bien question d’une leçon de “choses”, je m’étais demandée où aller. Et ça été tout naturel d’aller décrire ces outils qui sont ceux de mon personnage, et même de deux de mes personnages : le maître carrier et son apprenti…
      J’ai aimé me jeter dans cette exploration et pourrais bien la poursuivre…
      Merci Alice d’avoir eu envie de vous y plonger…
      Et à vous lire aussi…

  3. Liens subtils avec ta sentimenthèque, pas visibles tout de suite.
    le codicille contient me semble t-il les mots-clé, poussière et limon fertile. Se confronter à la terre, aux roches, à la nature et à tous ces outils —la liste est pleine de poésie—qui vont tenter de la maîtriser

  4. Merci tellement, Huguette, d’être passée par là…
    En effet je n’ai pas cherché à faire de lien de sens avec les syntagmes repêchés dans le texte Sentimenthèque, juste des groupes de mots à appliquer ailleurs… et il faudrait que je continue car j’avais relevé d’autres mots capables de me guider
    Le temps va-t-il me le permettre ? cet atelier ne nous lâche pas une seconde !
    à très vite sur ton territoire…

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