#L8 – Exploration lyrique

Des mots pour remplir l’abîme. La profondeur du désarroi. Apporter de l’artistique à des gens éloignés, voilà mon travail. Des gens éloignés de la culture, éloignés du centre- ville, éloignés du cash, éloignés du droit chemin, éloignés de tout, perdus, éloignés, du tout, du rien, du ce qui est bien, du ce qu’il faut, du comme il faut. Des gens pas complètement dans la norme. Norme sociale, acceptable, définissable. Des gens comme toi et moi, quoi ! Des gens que l’on ne rejette pas mais que l’on n’accepte pas non plus. Berk, pas beau, pas drôle, pas intelligent. Des vieux, des moches, des de travers, des alcooliques. Des que l’on parque dans les coins, derrière les murs des foyers, des EPHAD, des maisons spécialisées. Cachés. Des mots pour remplir l’abîme. Pour combler les manques. Manque social, manque de sens, manque de place, mais que fait le politique ? Des mots pour leur tendre une main, ne pas les laisser croupir au fond. Au fond de chez eux, au fond de l’hosto, de la prison, de leurs retraites forcées, de leurs gouffres intérieurs. Mettre des mots sur leurs silences, écouter leurs peurs enfouies, leurs joies éclatantes, leurs envies de vivre. Offrir une note d’espoir, un brin de lumière, éclairer l’obscurité de leurs vies. Des mots pour remplir l’abîme. Pour soigner et panser les plaies. Plaies sociales qui marquent, stigmates. Corps abîmés, corps cassés, repliés dans des fauteuils qui roulent avec des freins. La porte de sortie, bien fermée. Digicodes et caméras. Corps qui puent la bière ou la vinasse, dégueulasse. Accoudés au comptoir du bar, tentant d’échapper à l’asile, au mouroir, à une fin pas rêvée. Des gens éloignés de la culture, des populations empêchés, des gens en condition d’isolement, à mobilité très réduite, en dessous du seuil de pauvreté. Trop âgés, trop handicapés, bouches et mots tordus, jambes qui ne tiennent plus, doigts qui vous attrapent pour ne plus vous lâcher. Mains tendues des profondeurs de la terre. Mais lâche moi, tu me fais peur. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Eloigne-toi. Des mots plein ma bouche. Des mots à donner, des mots à partager. Des mots pour rassurer, aimer. Des mots pour remplir l’abîme. L’abîme de nous-mêmes, de la société, du non-sens et de la télé. Des mots numériques, qui ancrent nos écrans, nous prennent tout notre temps, nous empêchent de nous voir et de nous toucher. Des mots plein l’écran pour communiquer, s’inventer une vie, avoir des amis.  Se leurrer, s’illusionner, seul, devant son portable d’ordinateur. Des mots doux pour des adultes en devenir, des enfants mal aimés, des familles défavorisées. Pour faire taire les colères, ralentir les guerres et racheter la paix sociale. Des mots pour combattre l’ignorance, le racisme et les différences sociétales.

Des mots pour remplir l’abîme de tous ces gens, abimés. 

Et on a pensé que ce serait bien d’y envoyer les artistes. Les précaires à la rescousse des précaires. Les bons petits soldats, partis en mission, remplis de bonnes intentions. Les Jeanne d’Arc de la culture, les sauveurs de l’humanité éloignée, les donneurs de sens. Des mots pour remplir l’abîme. Leurs mots aux invisibles dits par des artistes inconnus. Des mots artistiques, des mots plastiques, des mots photographiques. Des mots magiques pour leur montrer un chemin illuminé. 

Fragile équilibre.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" https://www.cairn.info/revue-nectart-2020-2-page-132.htm www.clarencemassiani.com

6 commentaires à propos de “#L8 – Exploration lyrique”

  1. du lyrique au politique, ou plutôt à l’absence de politique sociale, “Plaies sociales qui marquent, stigmates. Corps abîmés, corps cassés, repliés dans des fauteuils qui roulent avec des freins. La porte de sortie, bien fermée. Digicodes et caméras. Corps qui puent la bière ou la vinasse, dégueulasse. Accoudés au comptoir du bar, tentant d’échapper à l’asile, au mouroir, à une fin pas rêvée.”

  2. Bonjour,
    Je viens de lire votre pdf, comme promis avec un peu de retard… merci beaucoup pour ces mots si bien agencés. J’ai été très sensible aux chapitres “collecter la parole” et “infimes détails”. Le rythme, la scansion, les répétitions toujours plus précises sont vraiment prenant et j’ai hâte d’en savoir plus sur cette femme et les rencontres qu’elle fera sûrement. Je garde cette phrase parmi tant d’autres, pleine de poésie et de mystères intimes : “Avec combien de gens va-t-elle devoir œuvrer pour savoir se réparer elle-même ?” . Merci de nous rappeler si bien qu’on s’apprend avec les autres.

  3. Merci Géraldine pour ces mots qui me touchent profondément.

    Je continue à vous suivre à Longuevielle avec Louisette et sa bande –

    J’adore cette histoire et je viens de lire et beaucoup aimé votre L9 avec les sept narrations qui entrent plus profondément dans votre univers.

    Bonne continuation, à suivre.

  4. Délicat ce texte, j’ai eu un peu du mal à l’accepter, cette dimension de don, d’aide, j’aurais voulu peut-être le retournement des dominations, le détecter, percevoir le regard de celui à qui les mots manquent certes, mais aussi la langue propre à celui dont les mots sont différents, voir émerger la langue de celui ou celle dont on refuse la langue, j’ai pensé aux fondements de la prévention spécialisée, à ce renversement des valeurs, à cette façon de redonner de la rationalité, de la responsabilité à certains choix, même quand c’est le choix de la délinquance, de refaire qu’un choix paraissant subi, soit de nouveau actif. Mais je ne sais pas comment la langue peut restituer ça, saisir l’accouchement d’une phrase, saisir la reprise en main.

Laisser un commentaire