#L3 | Le campement.

Après avoir marché un certain temps, l’homme nu est arrivé dans un campement. Comme il a dit qu’il avait froid, on lui a fait remarquer que ses vêtements étaient pourtant épais et de bonne confection. On l’a invité à venir s’assoir près du feu. Il y a là trois grandes kottas familiales et quelques autres, plus petites. De leur ouverture en cône, s’échappe vers le ciel un mince et souple filet de fumée. Un homme, arpentant la toundra à grands pas, improvise un joïk :

ANTA

Le monde est une énorme pulsation.Tout est question de rythme. Si j’imprime le mien, le monde se plie à moi. Il me sert mais se tasse. Marchons encore un peu, sans plus rien demander à l’heure tardive. La lumière est merveilleuse. Elle rase les collines en une phosphorescence irradiée. Les ombres des rochers s’étirent à l’infini. La mienne aussi. Que j’aime nos soirs d’été ! Ils sont un crépuscule et une aurore, en même temps. Je suis un crépuscule et une aurore, à chaque pas, à chaque seconde de ma vie. Je suis tout entier contenu là, entre ces deux pôles d’une même éternelle journée. Dans ces terres infinies, je est une multitude qui se disperse. Et ma conscience assiste à ce miracle. Ici , la naissance est une fulgurance, le monde, une énorme pulsation, sans avant ni après. Et c’est ici chez moi. Je ne suis que dans cette pulsation, dans la respiration, la naissance. Si je ne nait pas, je suis mort. Quel bonheur de vivre ! Je sens l’odeur du ragout de renne. Marchons encore un peu. Demain il faudra trouver un nouvel emplacement pour le campement, plus près du troupeau. Tasser, à nouveau, le monde. Mais pour ce soir, j’ai mérité un peu de repos. Voila les kottas. Mangeons, parlons, voyons à quoi ressemble celui qui a fini par nous trouver. Je me suis demandé, quand je l’ai aperçu de loin, debout, immobile dans le vent, quelle direction il allait choisir, où même, s’il en choisirait une, tant il paraissait démuni. Il a finalement choisi. Il a imprimé son rythme, il faut, parfois, si on ne veut pas que l’énorme pulsation nous écrase. 

MIKEL

Tiens, voilà Anta. Il a sa mine des bons jours. Peut être qu’il a trouvé un nouveau Joïk en chemin. Peut être qu’il nous le chantera tout à l’heure. J’aime bien l’entendre chanter mais parfois, j’aime moins sa façon de se mettre en avant. Moi, je garde mes joïk dans ma tête. Et puis, ses longues marches dans la toundra. Il dit que ça lui fait du bien à l’âme. Moi je dis que c’est le meilleur moyen d’attraper un rhume. On est plus des sauvages, on a les quads pour surveiller le troupeau. D’ailleurs, demain, il faudra trouver un nouvel emplacement pour le campement. A nouveau tout démonter. Si ça ne tenait qu’à moi, on rentrerait tous chez soi, dans les maisons en dur, bien confortables et on se relayerait par petits groupes de deux pour surveiller les animaux sur des périodes de campement de 48h, tout au plus. Mais Lajla dit que le bruit des moteurs fait peur aux faons et qu’au moins, ici, on passe du temps en famille. Elle a peut être raison. Et lui, là, près du feu. On dirait qu’Anta avait deviné qu’il serait là, il n’a pas l’air du tout surpris de sa présence. Pauvre gars. Il bouge pas. Enfin, si, il tremble un peu. Pourtant, on peut pas être plus collé aux flammes. C’est comme s’il ne sentait pas qu’il est là. Je sais pas où il est. Ce qui est sûr, c’est que j’aimerai pas être à sa place. On peut pas le laisser tout seul, comme ça. Il a bien fait de venir. Il va surement finir par se réchauffer.

LAJLA

Ekki m’inquiète. Cet enfant n’est vraiment pas comme les autres, il va falloir qu’on trouve des solutions. Les gosses d’Anta et ceux de Mikel sont trop dur avec lui. Je vois bien qu’il leur fait peur. Il sait pas jouer comme eux, pas rire comme eux, pas se battre. Ils n’arrivent pas a créer de point de contact avec lui et ça les angoisse. Alors ils lui font peur. Il faut dire que lui aussi parfois, il peut fait peur, avec sa façon si spéciale de regarder les gens. Comme s’ils n’existaient pas, ou plutôt, comme si Ekki regardait par dessus la pudeur de soi. Quand il colle ses yeux sur quelqu’un, c’est comme s’il le cherchait à l’interieur, ou derrière, ou au delà et que la présence matérielle de qui est scruté lui apparaissait comme dénuée d’intérêt. Ça peut être vexant des fois. Il pose un malaise. Mais quand je lui dit de ne pas fixer les gens, il ne comprend pas et ne supporte pas que je l’éloigne. Alors il finit par prendre des coups. Les autres ne s’en sont pas encore rendu compte mais il a recommencé son manège sur lui qui tremble devant le feu. Difficile de savoir ce qu’il va devenir. Il a l’air d’être parti très loin. Il est des endroits qu’il vaux mieux ne pas voir. Pour l’instant, il ne se rend pas compte qu’Ekki le fixe. Je vais essayer de lui donner un peu de ragout. J’aimerai que les autres lui sourient plus. Ils ne se rendent pas compte mais ils font tous des têtes sinistres ce soir, comme si personne n’osait être joyeux en sa présence. Mais mince ! Il fait chaud, il n’est pas seul, il y a un bon repas et tout ce qu’il faut pour passer une bonne soirée. Je vais demander à Anta de chanter un Joïk.

EKKI

( pointant du doigt le voyageur.)

Il est pris dans les griffes de l’aigle. Maintenant, il voit tout d’en haut et ça lui donne le vertige.”

A propos de Laurent Peyronnet

Depuis une vingtaine d’années, je partage mon temps entre le nord de la Scandinavie et la région lyonnaise où je réside. Je passe environ cinq mois sur douze sur les routes de Laponie ou j’exerce le métier de guide touristique et le reste du temps, j’essaye d’écrire. J’ai publié trois romans jeunesse, quelques nouvelles et contes. Je fais aussi un peu de musique et de dessin. Je n’ai pas de site internet mais vous trouverez l’actualité de mes romans jeunesse sur la page Facebook : "Magnus saga" J'anime également de façon intermittente la chaine Youtube « Quelque chose à vous lire » ; vous y trouverez actuellement une vingtaine de lectures vidéos dont : Raymond Carver ; Bob Dylan ; Joyce Carol Oates ; Selma Lagerlöf... et plus modestement, quelques uns de mes textes.

9 commentaires à propos de “#L3 | Le campement.”

  1. j’aime beaucoup le glissement vers ta chute tout en en profitant pour installer un peu plus le décor et nous parler des nouveaux personnages…

  2. Laurent ton texte aussi est une énorme pulsation. Et puis «(…) comme si Andreas regardait par dessus la pudeur de soi. », quel uppercut ! C’est beau. J’ai pensé aux Vagues de Virginia Woolf et à ses stream of consciousness comme autant d’îlots poétiques ! Bravo. Je vais continuer à te lire avec plaisir.

  3. Un texte d’éclaireur. Merci pour nous tenir toujours sur cette route. La pulsation essentiel du et au conte. La cohabitation si vivante des (pré)occupations. Rien de trop grand ni de trop petit.
    Étonnement, la dernière voix, la voix Varadran, me donne envie de dire : peut mieux faire. Mais c’est aussi que les autres sont déjà tellement au plus près du monde, qu’il est difficile de leur donner un contrepoint naïf. Peut-être que je la trouve trop maline. Trop sage et trop conclusive pour être honnête !

  4. Et suivre l’homme “nu”.. Écouter comme dans la nuit, être un enfant avec leurs voix. “je est une multitude qui se disperse.” et qui se rassemble en écoutant