le marché l’été

Le marché, l’été, à Guillestre. Il prend en otages les places et les rues du bourg. Il serpente le long des ruelles. La circulation automobile est interdite. Seules quelques poussettes. Les mères tentent de se frayer passage dans le flot des passants. Elles crient : place, place. Coupant dans le mur humain, elles accrochent des jambes, des sacs. Les protestations fusent. Les enfants accablés par le soleil pleurnichent. Les gens tout autour n’ont pas un regard pour eux. Ils s’entassent devant les étals. On reconnaît les touristes à leur allure débraillée, shorts trop courts et décolletés pigeonnants pour les femmes, casquettes et gilets multiples poches pour les hommes, gloussements devant les marmottes de peluche qui sifflent, faut en acheter une pour la petite, dit une bobonne échevelée à son mec écarlate de trop de soleil avalé par une peau de parisien sous ciel gris toute l’année. Faut passer à la pharmacie acheter une crème hydratante, foutu soleil des alpes.Faut continuer le tour du marché. Des étals attrape-couillons : savons, lavande, produits sains dits de santé. Une grande blonde s’extasie devant une cigale en céramique, elle dit que ce sera son soleil d’hiver dans sa cuisine de banlieue. Un grand type marchande pour un couteau Laguiole, pas foutu de voir qu’il a été fabriqué en Chine. Le marchand en vante les mérites, artisanal, façonné à l’ancienne, modèle unique. Je te fais un prix. Affaire dans le sac ; l’arnaque ! La marchande de friandises surveille sévère ses bonbons. Autour d’eux tourne une volée d’ados ; ils se poussent, éclatent de rire, les chiperaient sans hésiter, mais elle les fait fuir, tu achètes ou tu te casses, n’est pas aimable la patronne. Mieux, elle engueule le bonhomme qui photographie son étalage, ben quoi, rétorque-t-il, vous croyez que je vais vous piquer vos idées, ce sont des bêtises sucrées de merde. Un attroupement : les femmes tâtent les tissus, les toiles cirées. Elles demandent à leurs maris d’essayer LA grosse veste d’extérieur à prix imbattable, LA chemise de laine à gros carreaux qui fait si paysan (si plouc) . Les femmes se les arrachent, ça va pas manquer, dit le forain placide, il se marre devant leur frénésie. Le curé du village circule entre les groupes, il salue, ceux qu’il connaît, ses fidèles, les autres, les venus d’ailleurs, il sourit, l’église vous est grande ouverte, venez, venez, vous êtes les bienvenus. Pour un peu, il bénirait le public si commodément à sa portée, coincé. Devant la boutique de Maestro Gelataio, une queue s’est formée, impatiente, les gosses criaillent, on dirait un vol d’étourneaux, tous pareils avec leurs lunettes de soleil, en forme de cœur pour les filles, et leurs mini sacs à dos fluorescents. Les parents tentent de les calmer et à leur tour hurlent, taisez-vous, assez. Ça se chamaille, ça piétine, ça déborde des cornets, ça suce ses doigts couverts de glace à la framboise ou à la myrtille, on est à la montagne, que diable, donc myrtilles de préférence. Les gamins s’agglutinent autour d’une carriole dans laquelle s’agitent deux minuscules cochons de lait noirs et où sont accrochées deux chevrettes naines. Ils les caressent, ils veulent les adopter. Leur présentatrice (?) demande aux adultes d’acheter des boites de bonbons à la sève de pain : je les vends pour pouvoir les nourrir (à prix d’or, mais quand on aime, on ne compte pas). Les animaux ne sont ni à vendre ni à donner, juste à attirer les enfants qui tirent leurs parents par la manche. Et qui pleurnichent. Et les bêtes crèvent de chaud et d’ennui. La triste arnaque ! À la terrasse du café, il y a foule, odeurs de bière, de frites et flonflons de musique. Plus loin, ça se presse à nouveau devant les bassines d’huile d’où jaillissent des tourtons dorés, les tourtons du Champsaur, attention, les seuls, les vrais. Et les ravioles. Ça sent le poulet frit et la saucisse aux choux. Ça s’empiffre, ça commente. Le maire parcourt les allées, salue les gens de connaissance, il est vigilant. Vis à vis des touristes qui donnent vie au bourg le court temps de l’été, vis à vis des autres, on va dire les autochtones, ceux qui vivent ici à l’année et dont la dégaine est différente, sont pas marqués par la vesture estivale vacancière, sont normaux, quoi. Ils évitent les étals à touristes, on les retrouve place Albert dont l’espace est fermé par l’église. Ce n’est pas la même ambiance, c’est un marché presque normal, avec les petits producteurs locaux qui proposent fruits et légumes de saison et plaisantent avec leurs clients habituels, ils échangent des nouvelles, disent la fraîcheur de la nuit dernière au fond du Queyras, parlent météo et ballades en montagne. On respire, on n’est pas entassé comme sardines en boite, et la lumière nous fait des clins d’œil . C’est ici la vie paisible du village retrouvée.

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