#L6 | le même silence

orage, ciel Erbalunga, 2014

Fatiguée du voyage, de la maison fragile, de la chaleur accablante, elle se couche dans la chambre de l’aile sud. De ce côté du cap la nuit tombe vite, ce soir il n’y a pas de lune, la pièce est plongée dans l’obscurité complète, elle n’attend plus que la chute lente du corps. Pourtant quelque chose résiste, comme lorsqu’on l’obligeait à se coucher de bonne heure, alors qu’elle avait quatorze ans, alors que c’était l’été, les vacances, que le soleil était encore à l’œuvre, qu’elle entendait les rires des copains traînant au pied de la résidence, mais pour sa mère le sommeil c’était sacré, gage de bonne santé, et avec les cernes qu’elle avait sous les yeux elle n’avait pas les moyens de négocier. Quelque chose résiste, c’est peut-être le soir qui ne fraîchît pas, à minuit il est encore tiède. Elle se relève pour ouvrir les volets, les portes, inventer des courants d’air, tant pis si ça claque, puis se recouche nue, sur le dos — elle pense que ça libère l’espace autour du corps d’être sur le dos. Elle repousse du pied le drap froissé au bout du lit. Le temps s’étire dans la solitude de la chambre. Elle pense au rêve qu’elle aimerait faire, mais la chaleur lui brouille l’esprit. La chaleur prend tout l’espace entre les murs poreux, entre ses cuisses moites qu’elle écarte pour libérer la sueur, la chaleur encore sous la nuque malgré les cheveux noués, la chaleur dans sa gorge qu’elle rafraîchit à petites gorgées d’eau fade. La chaleur est redoutable, rien ne lui échappe, elle fatigue l’air immobile, elle étouffe la nuit, elle étouffe la parole des arbres, l’iode, le parfum des immortelles, les aboiements lointains. Il faut désormais envisager la chaleur comme une menace, seul le ressac lui oppose une faible résistance, si elle ne craignait pas de se blesser, elle descendrait sur les rochers en contrebas pour se baigner. Mais la nuit est totale, sombre, périlleuse, pas de lune, pas d’ombres distrayantes, pas de voiture pour balayer de faisceaux l’obscurité sèche. Elle attend le sommeil dans le noir, des idées confuses, des images floues la traversent, quand elle voudrait ne penser à rien. L’air est lourd comme des pierres. Elle se redresse, exaspérée, verse l’eau du verre dans le creux des mains, s’en asperge le front, la poitrine, les chevilles, l’illusion de fraîcheur apaise à peine son corps agacé, ses jambes impatientes. Elle s’allonge à nouveau, plonge cette fois le visage dans le moelleux rassurant de l’oreiller, les bras en corolle elle enveloppe la masse tendre, elle voudrait céder. Rien à faire, les muscles renâclent, se tendent comme pour la prévenir d’un danger. L’insomnie se profile, son cœur s’accélère, quand tout en elle réclame un répit. Une cigarette pourrait la tranquilliser, elle se lève, se refuse à allumer la lumière — pas question de nourrir la chaleur—, tâtonne dans l’obscurité pour trouver son sac, saisit le paquet rigide, les allumettes, elle s’approche de la fenêtre pour fumer, au dehors c’est toujours le même silence. Elle aspire jusqu’à l’écœurement des bouffées de tabac brûlant, des années qu’elle a arrêté mais ici, face à la mer c’est une autre histoire, ce parfum de cigarette mêlé à celui des pierres salées, du maquis, de l’ambre, elle pense à sa mère. Sa tête tourne légèrement sous l’effet de la nicotine, elle écrase la cigarette à peine consumée dans une coquille d’huître abandonnée sur le rebord de la fenêtre, revient vers le lit, se couche, savoure le léger flottement, redoute déjà que le sommeil lui échappe. Elle pense à demain, si la chaleur persiste pas question d’aller en ville, elle sera mieux ici, à goûter la mer en bas. Maintenant la chambre se charge d’ombres molles, lui revient un jeu d’enfance, faire mentalement le tour du propriétaire, elle ferme les yeux, elle imagine le frais du carrelage sous les pieds, la douceur mate des murs, les caresse du plat de la main, visualise la commode en acajou vernis, ses poignées en laiton ciselé, la collection de verreries entassée dessus, les rideaux fleuris, l’affiche de Peri, La Corse, route en lacets, roches rouges et pins parasol façon art déco. Alors est remontée l’odeur familière de craie humide, l’odeur de sel, la sensation d’une haleine chaude dans son cou… réveil en sursaut, il lui semble qu’elle n’est plus seule, forcement avec portes et fenêtres ouvertes — mais à quoi pensait elle ? Ce n’est plus la chaleur mais la peur qui remplit l’espace, son ventre, sa gorge, tout se serre, elle en oublierait presque de respirer, pétrifiée par le claquement d’un volet, un bruit de moteur, des pas feutrés, un murmure de vent, plus rien. Elle attend, imagine la présence de l’autre côté du mur, hésite, attendre sagement la mort sur le lit défait ? Elle se redresse, enfile une chemise, les ombres cèdent dans la clarté blanche du plafonnier qu’elle vient d’allumer. Elle traverse chaque pièce abrutie de mauvais sommeil, illumine la maison tout entière, constate l’absence, elle pleure de soulagement. La terrasse l’appelle au dehors, le vieux transat accueille son corps lourd, la nuit paraît moins sombre, l’air a fraîchi, en contrebas les vagues sont plus vives, au loin dans le ciel au-dessus d’Elbe elle observe la déchirure orange d’un éclair silencieux, le ciel qui prend feu.

A propos de Caroline Diaz

Née un premier janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, en attente de publication. Depuis j’explore la mémoire familiale. mon blog : https://lesheurescreuses.net/

6 commentaires à propos de “#L6 | le même silence”

  1. je trouve ce texte sur la chaleur magnifique : la chaleur redoutable, la chaleur comme une menace, le drap froissé rejeté au bout du lit, la chaleur qui fatigue l’air, étouffe la nuit, le corps agacé… et le contraste avec le ressac proche mais qu’elle ne peut atteindre, le souvenir du frais du carrelage sous les pieds, tout est si juste…

Laisser un commentaire