Lieux int dits

En me rendant au 60 de la rue Pigalle je ne pensais pas revoir la 4L blanche de ma mère ; j’imaginais plutôt y projeter Baudelaire. Une fois par mois, ma mère s’arrêtait rue Pigalle. Nous l’attendions, mon frère et moi dans l’automobile garée en double file devant le 60, ou le 62, de la rue. Elle se tournait vers nous qu’elle avait fait assoir sur la banquette arrière :« c’est plus sur, disait-elle, si un choc survenait ». Je revois le sourire de ma mère ( je ne vois pas Baudelaire ). J’entends les mots joueurs de ma mère : « Gardez la bien! — elle parlait de l’auto…

Elle avait ouvert la portière et elle avait traversé la rue Pigalle. Elle s’était dirigée, une enveloppe à la main, vers la devanture du 71 située en face des numéros  60 et 62 de la rue Pigalle. Elle avait disparu. Charles Baudelaire était mort  depuis le 31 aout 1867 lui qui avait habité au 60 de la rue, d’octobre 1852 jusqu’au début de 1854, dans un meublé. C’est en 1970 et l’année suivante, que ma mère se rendrait régulièrement rue Pigalle pour y déposer une enveloppe. A l’époque je ne connaissais rien de Baudelaire dont j’apprendrais plus tard des poèmes dans l’appartement de la rue du faubourg poissonnière. Nous vivions au sixième étage, en plein ciel, nous pouvions voir les toits et surtout … les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages! Parfois, de  la rue, nous arrivait le cri d’un vitrier.

Par la fenêtre de l’auto de ma mère je regarde les femmes juchées sur leurs cuissardes. Longues. Pneumatiques. Savamment peintes. Presque nues. Elles semblent d’une taille peu ordinaire; très grandes, elles font brûler la rue. Un jour je lirais Notre dame des fleurs (qui n’est pas de Baudelaire) et fit scandale avec ses fleurs. Mystérieuses,  interdites catins … Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange Le sein martyrisé d’une antique catin… « Catin », c’est au théâtre que j’avais entendu ce mot (pas chez Baudelaire) il sonnait comme putain, en plus acceptable dans une bouche d’enfant, « ce sont des prostituées, nous dirait notre mère dans l’automobile. Elle nous apprit de nombreuses choses dans sa 4L jonchées de pages tombées des textes de théâtre qu’elle travaillait. La 4L fut l’espace des questions et des apprentissages, autant que celui des chansons. C’est rue du Delta dans l’auto que nous apprîmes comment se faisaient les enfants …

Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s’enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l’homme. Les catins de la rue Pigalle, avaient-elles aperçu l’ombre du poète ?

Parmi toutes les adresses de Baudelaire, j’ai choisi le 60 de la rue Pigalle par commodité, c’est à cinq minutes à pied du 2 de la rue de Steinkerque où je dois passer quelques heures ce jeudi 1 avril avant de pousser vers le 22 de la rue Myrha pour embrasser Eliah qui est né le 26 de ce mois de mars. Je pense cependant que cette adresse je l’aie choisie pour sa résonance avec des lieux qui m’étaient et me sont encore familiers. Une exploration préalable sur Google Map ramena à ma mémoire l’histoire des  enveloppes déposées par ma mère rue Pigalle dans les années 70. L’ adresse de Baudelaire faisait remonter un souvenir oublié, certes mineur, de mon enfance.

Dix ans j’ai habité Barbes, rue du faubourg poissonnière pour être exacte, ma grand mère de mère habitait rue de Steinkerque au pied de la butte Montmartre, là où vit encore ma mère. J’allais jouer sur les marches du sacré cœur. J’arpentais les baraques foraines qui se dressaient l’hiver sur le boulevard de Clichy entre Anvers et Blanche. J’allumais des cierges à Sainte Rita dans la petite chapelle du 65 Boulevard de Clichy avec ma grand mère de père, elle habitait un petit deux pièces rue Legendre et m’emmenait au cinéma place Clichy puis goûter au Wepler. Je trainerais plus tard mes carnets de dessin dans l’atelier de Gustave Moreau Rue de la Rochefoucauld ; j’irais danser au Bus palladium rue Fontaine ; je terminerais la nuit avec des acteurs à la cloche d’or au 3 Rue Mansart ; j’habiterais Guy Moquet dans une impasse : Villa Championnet, je me souviens avoir écrit au crayon gras sur le carrelage de la salle de bain : « je travaille tant que je peux et du mieux que je peux et si le résultat n’est pas bon je n’en suis pas responsable » ( Matisse), j’habiterais les Batignolles au 58 rue Truffaut où ma fille ferait ses premiers pas ; je travaillerais trois mois aux costumes de Woyzeck dans un atelier sous les toits rue Dupérré. Enfin ce serait le 15 de la  rue Veron : les courses nocturnes au Monop en rentrant du théâtre, les discussions jusqu’au bout de la nuit,  les larmes aussi quelques fois … Pensais-je parfois à Baudelaire, lui que j’avais lu avec ferveur trente ans plus tôt. Quand je le visitais dans sa maison de retraite de la rue des martyrs ; il arrivait qu’il me récite la mort des amants de Charles Baudelaire, mon grand-père ne disait pas seulement Pascal ou Bossuet …  Un soir fait de rose et de bleu mystique, Nous échangerons un éclair unique, Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux 

Il est 14H23 ce premier avril et je descends la rue Pigalle du coté des numéros impairs. Sur la fiche Wikipedia il n’est pas fait mention du numéro 60 de la rue, ni donc de Charles Baudelaire … No 52 : le cabaret Le Grand Duc, dirigé par Eugene Jacques Bullard où se produit Florence Emery Jones, Ada « Bricktop » Smith y fait ses débuts en France (en remplacement de Jones) avant d’ouvrir son propre cabaret, The Music Box, dans la même rue en 1926. — No 54 : emplacement de « L’Heure bleue », un cabaret russe où jouait Django Reinhardt et repaire de collaborateurs pendant l’occupation de Paris sous la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, il est repris par Monique Carton, dite Moune. Elle crée alors le cabaret féminin Chez Moune. … No 58 : ici se trouvait le cabaret Les Tréteaux de Tabarin qui deviendra la Boite à Fursy, puis le cabaret de La Lune Rousse en 1914. .. No 62 : Étienne Carjat y eut son atelier. Adresse de la boîte de jazz La Roulotte renommée un moment Chez Django Reinhardt. No 66 …  Le soleil brille. Une lumière brutale et une chaleur pesante enveloppent la rue Pigalle. Mon masque poisse. Mes Lunettes sont embuées. Je sors mon appareil photo, je dois aussitôt déplorer l’oubli de la carte mémoire.

 — C’est avec un boitier sans mémoire que tu pensais tracer Baudelaire ?  

Un homme jeune le torse nu, la peau halée, beau comme un dieu, arrose ses plantes au premier étage dans l’angle de l’immeuble où ma mère déposait ses enveloppes en 1970. C’est la première image. Dans le renfoncement de ce trottoir très large qui fait face au 60 de la rue Pigalle ; ce torse nu éclipse la rue. Je dois le regarder. Qu’a-t-elle à voir avec Baudelaire cette chair luisante et fière? Abime de peau, fulgurant désir de chair … Sur ta chair le parfum rôde Comme autour d’un encensoir

Je me suis retournée. Entre le Barfly (un Lap dance désaffecté avec une danseuse nue imprimée en devanture) et le Carrefour City — pas plus de dix clients à la fois est-il écrit à l’entrée, se trouve l’entrée de l’immeuble où vécut Baudelaire.  C’est un immeuble de pierre blanche de quatre étages – seize fenêtres – dont deux ouvertes et une entrouverte en oscillo-battant. Une serviette éponge pend sur une rambarde. Des plantes sèchent dans un bac du premier étage. La porte d’entrée pourvue sur sa gauche d’un interphone est d’un métal gris froid. Une autre porte la jouxte sur la droite. Ainsi qu’un rideau de fer dont les tags ont perdu leurs couleurs. Deux femmes sans masques passent dans des jupes d’été, épaule contre épaule elles tiennent un conciliabule et marchent d’un pas vif ; leurs talons claquent sur le trottoir. Un  homme descend la rue ; cette impression léopard sur ces avants bras nus je la prends d’abord pour un tatouage. Ces poils se distribuent comme un pelage en taches rondes et sombres, tels ceux d’un fauve : des bras mutants ou des bras de chimère …  Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants…  

La rue est quasi vide même le trafic automobile semble à l’arrêt. Avec mon téléphone, entre les arbres, il y a en quatre, je photographie l’immeuble — je cadre le panneau de la ville qui indique qu’on ne peut pas jouer au ballon sur le grand trottoir qui fait face au 60 — Jeux de ballons int dits est-il écrit… INT DITS — un prétexte — pour deux lettres effacées le bredouillement d’une énigme.

Enfin je m’approche pour enregistrer le détail des feuilles d’acanthe noyées de plâtre qui ornent encore la façade… « Quand je marche à ton côté je m’ouvre comme une feuille d’acanthe  » disait le rêve ancien. Ce rêve étrange…

J’ai traversé la rue. J’ai appuyé sur les flèches de l’interphone qui protège les noms par des chiffres. Par hasard je me suis arrêtée au numéro 6009. J’ai sonné. Un grésillement brusque et douloureux s’est échappé du haut parleur. Comme une plainte …. un cri sans nom

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

11 commentaires à propos de “Lieux int dits”

  1. je me disais « elle va pointer au chômage » (il y avait, au 69 de la rue, l’agence NPE des artistes – mais en fait non (c’était quoi, à ce 71 ?) (quand vous étiez en haut du faubourg Poissonnière, il y avait deux pas pour le Louxor et ses films indiens…)

    • Bonjour Piero et merci de ton commentaire oui elle pointait là … en me déplaçant rue Pigalle j’ai cru l’entrée au 71 c’est sans doute un numéro plus bas ( toujours eu des problèmes avec le réel) le Louxor je n’y allais pas à l’époque ( plutôt au Delta) mais je regardais les affiches

  2. ah me voilà rassuré (pour le chômage je veux dire) (parce que en double-file, on n’a pas non plus trop le temps) (où était le Delta ?) (début des années soixante un oncle mien vivait sur ce même faubourg Poissonnière, en face du lycée où iraient quarante ans plus tard mes deux filles) (bon courage pour la suite…)

  3. INT ou pas, vos lieux dits, Nathalie Holt, le sont avec une telle vie, une telle présence, une telle force que nous traversons la rue avec vous et osons sonner aux portes. Grands mercis de nous projeter ainsi dans cette promenade dont la mémoire vive n’a pas besoin de carte.

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