#L3 Nulle part

être mouche plutôt que bouche suis parti.

Croire que tout peut commencer parce qu’on est arrivé nulle part. « Pars. Pour toi il est temps » il l’a dit. Je suis monté dans le premier train ; un billet pour T.  (Tabula rasa, Tipaza, Terezín. Tiepolo. Violon. Noce. Ghetto) Le doigt  posé au hasard sur la carte. Un arrêt en surplomb de la mer. Tipaza, Terenzin… « Tiepolo est un peintre que je n’aime pas » il l’a dit ce soir là, il savait — les yeux foutus. Incurable— qu’il ne peindrait plus. Il ne m’a pas accompagné. Tipaza, Tabula Rasa… La musique qu’ils jouaient ; un frère, une sœur dans cette église de Terezìn — piano, violon—  « Pour les enfants du Ghetto. In memoriam ». Je vois la mer ; c’est ça nulle part ? Un rivage ? Une gare désaffectée où s’arrête un train.  Un arrêt de bus sans autocar. Une mouche  (elle crève).  C’est ça, nulle part ?  Tu n’es pas à Tipaza…

est pas là moi pas pas là…

Une dentelle de pierre ocre, quelques éclats rouge, leur luisance. L’ombre je la vois qui s’entrelace. Toucher mer par les yeux. Être loin encore.  Je vois sa courbe. Ses bleus. Et pas un nuage.  A vol d’oiseau ce n’est pas loin.  La caillasse sinue. C’est une route : ce qu’il en reste. L’odeur sèche. Miel et safran. Un paysage jaune et bleu, j’ai lu ça quelque part. Il faudrait garder trace. Il faudrait. Ma paupière tremble. C’est la chaleur ou ce sera la fièvre — tu vois elle ne m’a pas tuée. Les voix, la guitare qu’on entend : penser que c’est le vent. Il n’y a pas de vent. Photographier le vent j’y avais pensé, dans l’envol de ses cheveux dans ce drap qui respirait à la fenêtre. Je n’ai pas pris d’appareil, le strict nécessaire et le livre que tu m’avais donné. Ta bible d’enfant, tu t’en souviens. Elle est ici avec moi Je te l’ai rapportée…

est pas là moi cachée moi r’garde moi pas là…

Au village y’en avait deux des abribus. Fallait quand même marcher trois km vers le nord depuis l’école pour les atteindre. Comme des refuges. Posés là. Provisoires.  Deux bancs ; combien y ont dormi.  On ne  voyait pas la mer comme d’ici. On voyait des lignes d’arbres. Les penchés. Les tordus. Les tout noirs. De ceux que le vent tire toujours par la même branche et l’océan planqué derrière sa digue, on le devinait à son bruit. L’autocar y passait deux fois par semaine. Le vendredi et le lundi. C’est par là qu’il m’est arrivé. Sa tête pas d’ici — à croire que je l’avais toujours connue — m’est arrivé dessus. Ses yeux de loin, comme noirs, et la pagaille des cheveux… foin ou paille. Les bras fort —comme un arbre. Rien à comprendre — m’est  arrivé et tout le corps a su—  pas pu tricher. L’ai suivi où la mer se colle au rivage — trop bleue — comme ses yeux. Son eau qui brasse la terre quand elle fornique avec le vent. Méfies toi ont dit chez nous, ” t’a pris dans ses bleus”. Et derrière la barque m’a prise sous la robe aux coquelicots. L’ai suivi jusqu’ici où la mer se colle au rivage…

être mouche. Une bouche en trop. Trop suis parti.

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

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