#P10 Une douleur d’enfant

L’enfant en rentrant se précipite vers la cage. Son cœur bat si vite qu’elle le sent comme s’envoler. Et puis la cage vide, elle laisse échapper un cri. Il est parti. Elle le répète deux ou trois fois sans que la mère y prête attention. Négliger ce qu’elle considère comme de la sensiblerie, elle se dit que c’est ce qu’elle a de mieux à faire. Elle la réprimande comme à son habitude, lui dit de se calmer, ne répond pas à ses questions. Elle a bien d’autre chose à penser. Cette lubie de recueillir un oiseau tombé du nid. Elle le lui dit. Qu’est-ce que tu croyais, Ce n’est qu’une bête après tout on va pas en faire toute une histoire. Mais qu’est-ce qu’il lui est arrivé, là encore elle le répète deux fois comme si elle voulait se persuader elle-même qu’il doit y avoir une réponse. La mère finit par lui dire que l’oiseau est mort, elle le lui dit rudement, il faut bien que la réalité lui rentre dans la tête. Un jour où l’autre les enfants doivent grandir et le plus tôt c’est le mieux. Mais les cris redoublent, les pleurs aussi, une douleur que la mère ne comprend pas, ne veut pas comprendre. Elle a trop à faire avec toute cette marmaille : seule c’était déjà bien difficile avec ses deux filles depuis la mort du père à l’hôpital, et maintenant après ce remariage qu’elle avait accepté pour échapper à la misère, il fallait en plus s’occuper des enfants du premier lit. Un fonctionnaire, c’était une bonne idée pourtant ça permettait de voir venir. Est-ce qu’elle avait le temps de prêter attention à toutes ces bêtises d’enfant quand il y avait tant de travail à assumer ? A chaque fois c’était pareil le moindre incident faisait ressurgir les questions sur ses choix. Elle n’en peut plus de l’entendre hurler comme ça pour un oiseau. Je l’ai jeté lui dit-elle brutalement, tu n’as qu’à aller regarder dans la boite à ordure. Mais c’était mon oiseau, mon oiseau à moi. Qu’est-ce qu’ils ont les enfants à tout répéter comme ça à la moindre douleur ?  L’agacement de la mère s’accentue elle a fini par perdre patience se dira-t-elle plus tard. La gifle part naturellement pour s’en débarrasser, pouvoir retourner à sa tâche qui est bien plus importante, en finir avec ces jérémiades. Ça la soulage un peu sur le coup, Marie part en courant vers la chambre, quand le grand-père arrive. Il la saisit au vol, ne comprend pas ce qui se passe, mais voit le chagrin immense de l’enfant, il l’attrape par le bras dans un réflexe parce qu’il sait qu’il faut faire quelque chose. Il la reconnait cette douleur qui monte du plus profond, une tristesse qui dévale le corps pour le laisser vide. Est-ce que la vieillesse rend plus lucide sur la douleur des enfants ?  Il tente de la calmer juste par une caresse, comprend que ça ne suffira pas, lui dit de venir avec lui. On va parler sur la terrasse, vient avec moi. L’enfant cède, elle ne comprend pas bien ce qu’il lui dit mais elle reconnait la douceur habituelle de ses paroles, elle a confiance, elle sait qu’il trouve les mots. Ils sortent tous les deux montent les marches qui les conduisent au grand air. C’est la fin de l’après-midi, une lumière douce éclaire les toits de la ville sous le regard de la petite fille, elle ne sait pas pourquoi mais cette lumière l’apaise un peu, elle parvient à écouter le vieil homme qui commence à lui raconter l’histoire à sa façon. L’oiseau avait perdu sa mère en tombant du nid, c’est elle qui lui manquait, il a voulu la rejoindre. Il ne pense pas le grand père qu’il vient d’ouvrir la porte à une douleur encore plus grande, il croit qu’une petite histoire comme ça peut arranger les choses, pousser à admettre l’irréparable. Il ne pense pas que l’irréparable est déjà advenu, que son beau-fils est maintenant sous terre dans le grand cimetière, ou plutôt pour lui c’est une situation tellement banale. Et puis ça le concerne à peine, l’important c’est que sa fille soit là pour s’occuper de lui. Il ne voit pas la déchirure qui vient de se produire dans la tête de la petite fille. Elle a soudain les mots du malheur qui lui éclatent en pleine bouche. C’est trop tard, on ne peut plus les retenir. Elle veut mourir elle aussi puisque son père est mort. Elle réalise à travers ce cri que l‘oiseau n’était pas tombé du nid par hasard, il était là pour lui rappeler sa solitude, cet abandon qui l’a laissée seule face à des adultes qui la négligent ou n’ont pas le temps de voir la tristesse qui l’accompagne à chaque pas. Peut-être qu’elle ne se dit pas tout cela, mais les mots le disent à sa place, les mots prennent le pouvoir. Alors les larmes se font plus douces, les cris disparaissent, il n’y a plus que l’envie de n’être plus là comme l’oiseau.

A propos de Christian Chastan

"- En quoi consiste ta justification ? - Je n'en ai aucune. - Et tu parviens à vivre ? - Précisément pour cette raison, car je ne parviendrais pas à vivre avec une justification. Comment pourrais-je justifier la multitude de mes actes et des circonstances de mon existence ?" F.K.

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