#P11 | Le chœur de l’aube

Le chœur de l’aube empêche le sommeil, commence avec le merle noir, réaliser que ce sifflement léger, c’est celui du nez de la petite, de son nez aigu, en trompette bouchée, amorcer le frottement de la peau contre le drap. Les lattes gonflées d’eau de pluie se soulèvent, et ensuite les pieds, leur tapotement est étouffé par l’enchaînement de tapis, l’escalier où l’on évite quelques marches bruyantes, grince quand même. Le carrelage contre lequel les pieds se collent accompagné de frissons qui froissent le silence, rouge-gorge familier, les murs effleurés du bout des doigts, presque entendre l’acidité de la peau sur le papier peint, la voix ne peut pas sortir pour répondre au « bonjour », la gorge est encore trop sèche, le robinet gronde dans les canalisations, ça grince, l’eau qui coule dans le verre, puis dans la gorge, par à-coups de brute. Le murmure d’un bœuf dans la radio, enfin le saisir. Troglodytes. Le repas d’un midi lointain déjà en préparatif, la lame contre la peau du poisson, les poignets qui parfois collent à la nappe, s’essuyer les doigts sur le tablier. Quelques pois roulent au sol, les ramasser avec soin, en garder un dans le creux de la paume. Chouette hulotte. Sortir par la porte et dire bonjour au mauvais temps. Porter à la bouche le pois, les dents qui percent le goût du vert. Herbes humides récoltent les odeurs du lit, les feuilles s’écartent en rideaux sur la tringle des branches, la résistance végétale et puis le glissement au cœur de la haie, les brindilles craquent, changement d’état ou coexistence d’états, de ce qui est sec, craquant, rapide, de ce qui est humide, alourdi, long, la rosée qui coule en larmes et qui douche les fleurs, un pinson des arbres s’envole et la pluie s’égoutte violemment sur l’ensemble des feuilles. Le passage dans le paysage dévoile les bruits, amplifiant le chant des oiseaux, faisans de Colchide, fauvettes, grives musiciennes, verdiers d’Europe, et la vallée parait très vaste, trop pour le petit corps qui hésite mais les bruits de la vallée sont les mêmes que ceux du passage, il suffit de prêter l’oreille, s’allonger et se laisser rouler dans l’herbe, jaillissent les insectes de toute part, entendre son propre corps qui ramasse boue, crottin, pollen et pétales. L’envie de rester coucher, la respiration en retenue, les insectes effleurent de leurs ailes légères les feuilles, les pieds hésitants sur le chemin rayé de cailloux, le déséquilibre amenant à la chute, l’eau invisible s’entend, l’eau qui roule quelques galets paresseux, la pointe du pied tendue, rincée, éclabousser la terre, l’accenteur mouchet se tait, avec lui le chardonneret élégant, croire entendre un pas, le pas d’un inconnu, vite, presser la marche sur les sentiers, coupe à travers champs, les champs jamais trop secs, jaillit des nuées d’ailes et de corps repoussés par la course folle, retrouver la vallée habitée des mêmes bruits, peut-être plus encore, remonter le passage et tous les sons se précipitent, deviennent aigus, le souffle se tend jusqu’à presque devenir une voix rauque, fouler la cheville en rompant une racine, lourde paraît la chute, vingt-cinq kilos qui tombent sur les genoux et le menton, cri de panique, en réflexe, quelques petites larmes essuyées avec rage, le sang qui remonte et écrase les tempes, alors entendre le tintement de la clochette ballotée par la route, cette bicyclette transporte du lait, entendre le liquide qui mousse, se redresser lentement, faire craquer le corps déjà fourbu tandis que pointe le soleil, lentement faire les derniers mètres, claquer des dents jusqu’au retour, la lumière grésille dans la cuisine et le jazz qui s’est tu. Enfin la réalité d’un réveil se réalise. L’enfant se tourne dans son lit, le froissement est un son qu’elle entend et qu’elle vit. Le reste se dissipe comme n’importe quelle brume de sommeil. Les paupières se dégagent de celui-ci et le battement d’ailes du chœur de l’aube laisse place au jour.

A propos de Alice Diaz

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