P#11 Trente sons et quelques voix

1. D’abord le chant d’une meuleuse, dans les médiums-aigus, qui insiste. On entend la main et le corps qui appuient sur l’outil. Le chant se module. Fondu au silence. Fondu au bruit. Le craquement-frottement de soudures à l’arc en train d’être réalisées. comme des raclements répétitifs qui forment rythme.
2. Un orgue électrique qui sonne complètement déréglé. Les notes médiums forment une figure rythmique particulièrement hachée. Entre elles, des notes bruitistes, comme des sifflements de machine aigus et secs, apparaissent et créent un contrepoint au rythme.
3. Deux sons de machines. Deux sons pulsés. Le premier, figure à la récurrence complexe, ressemble à une battue orientale. Le deuxième, simple réitération régulière d’une fréquence, ressemble à un ostinato simpliste d’orgue mécanique. Leur répétition est une accumulation de micro-différences qui évolue et crée le flot.
4. Dans un lieu hyper réverbéré, une église sans doute, on entend au fond un orgue qui égrène des notes en continu. Une mélodie hésitante. Par-dessus, des coups se font entendre, comme si on clouait une matière résistante aux murs. Les coups se succèdent et passent du mezzo forte au quadruple forte en un crescendo de plus en plus noyé dans la résonance. Ils forment une suite d’explosions distordues. Assourdissantes.
5. Au-dessus d’un bruit de fond considérable, un souffle de grande intensité, une boîte à musique joue du Chopin. Une fois la mélodie passée, comme une résonance sèche sans écho, une note très aigüe se répète six fois. Puis de nouveau la mélodie. On entend que la machine est actionnée par une main humaine car le déroulement est irrégulier.
6. Explosions successives. Des graves et des plus aigües. Sifflements de trajectoires. Paroles d’enfants au fond du son. Feu d’artifice.
7. Martèlement en roulements discontinus dans les médiums graves sur de la matière plastique. La fin du son est plus aigüe et mouillée.
8. Un battement en effet Doppler passe, mouvement régulier. Bruit de fond important. Après le battement, on repère des remous.
9. Le son du vent qui module comme s’il traversait plusieurs tuyaux. Évoque une flûte avec beaucoup de souffle. Évoque l’étendue désertique.
10. Bruits d’atelier. Scie égoïne en rythme rapide. Ponceuse qui vrille dans les aigus. Bois qui tombe et rebondit. Voix en dialogue bref recouverte par des frappes de marteau baignées dans la réverbération.
11. Voix d’hommes et de femmes en train de s’expliquer dans une ambiance assez sèche. Des sons d’épées cliquètent par-dessus le conciliabule. Une machine électrique, scie ou ponceuse-meuleuse se déclenche et couvre tous les autres bruits. Cette machine produit un son très aigu et suscite des harmoniques encore plus hautes. Elle s’arrête. On entend de nouveau les voix.
12. Sons de sabre ou d’épées. Ferraillage. Coups. Des cris s’élèvent. Assauts répétés. Bruits de bottes frappant le plancher. Combat.
13. Suite comme un flot de sons percussifs extrêmement résonants puis étouffés. Effet de ballons suspendus.
14. Ambiance de rue avec voix de femmes et d’enfants. Passage d’un moteur au premier plan, qui prend toute la place. Klaxons. Autres bruits de moteurs et de circulation.
15. Voix d’une très jeune fille. Cris. Exclamations dans une ambiance de cour de maison. Sur un autre plan, proche, le grincement d’une porte en bois revient de manière irrégulière.
16. Cloches et carillon dans une tapageuse rythmique totalement déstructurée.
17. Une masse de clochettes fait un son quasi continu et très aigu. Ce son déclenche beaucoup d’harmoniques. Parfois, une cloche moins aigüe passe au premier plan. Au milieu du son, un roulement de roues en gros bois s’affirme puis disparaît.
18. Martèlement sourd dans le bruit de fond. Devant, les grincements graves de cordages ou de coque d’un bateau. Séquences rythmiques de tôles froissées. Intense brouhaha. Déchirures continues.
19. Une vague qui déferle sur la coque d’un bateau à moteur fait un jeu d’apparition-disparition avec le diesel plutôt aigu de l’engin.
20. Sifflement tournant formant vent et modulant des hyper aigus. Une roue de pierre tourne et claque sur une autre pierre.
21. Bruit de bottes en rythmique militaire pulsée. Han et Han… Han han… Han et han… Han han…
22. Une voix psalmodie et fabrique une oraison noyée dans une réverbération immense. La voix est parfois interrompue par un raclement sur la pierre du sol. La voix se tait et on entend les pas de l’orateur s’éloigner.
23. Roulement rythmé des roues d’un petit train. Le bruit de fond est la vapeur. Sons de voix mélangées. Deux ou trois fois, la stridulation de l’alarme.
24. Voix plutôt masculines extrêmement déformées, comme passées dans un filtre et lues à l’envers. Petits grésillements de cordes frottées de temps à autre.
25. Pulsation très rapide et allant en s’accélérant de multiples bouteilles de verre entrechoquées. On dirait une horloge déréglée ou une clepsydre rendue folle.
26. Sons électroniques tendus en stéréophonie. Ils forment une mélodie lancinante avec peu de fréquences dans les médiums graves. La pulse est lente mais régulière. Hypnotique, comme en suspension dans l’air.
27. Bâtons de bois brassés et jetés sur sol selon un flux rythmique désordonné. Une énorme porte coulissante est roulée puis frappée violement.
28. Dégringolades de petites billes de métal dans une machine. Bruits de monnaie mélangée dans un réservoir. Claquements. Rebondissements secs. Par-dessus, une voix de jeune homme allemand. Claquements en fouillis. Le tout très pulsé et rapide.
29. Une voix d’homme chantonne. Bruit d’une chaîne de travail. Roulements. Cliquetis. Frottements articulés. Sons d’horloge très complexes. La voix fait comme une litanie dans un rythme très lent par rapport à celui de la chaîne.
30. Circularité d’un frottement comme d’un patin à glace. Le son s’arrête. Silence long. Reprise du tournement frotté, venteux. Nouveau silence. Reprise. Silence.

A propos de Fil Berger

Fil Berger, je, donc, compose les textes qu’il écrit avec des artefacts sonores et graphiques et ses pièces musicales avec des artefacts d’écriture et graphiques. Le tout cherche, donc, une manière d’alchimie modeste située entre ces disciplines. Il a publié des livres d’artiste avec le plasticien Joël Leick chez Æncrages et Dumerchez. Quelques revues comme Paysages écrits, Traction Brabant ont retenu des textes. Il a travaillé et composé des pièces musicales documentées sur CD. Il a partagé pendant plus de vingt ans des moments de création avec des chorégraphes, des plasticiens, des auteurs, des improvisateurs et des compositeurs. Il a animé des ateliers d’écriture et de partitions graphiques avec des personnes de toutes sortes. Fil Berger, je, donc, est un improvisateur qui compose et performe en forgeant ses propres outils, ses champs lexicaux, ses instruments, sa présence au monde en les mettant sans cesse en variation continue. Son travail est la recherche de convergences multiples entre... l’idée et la pratique du « baroque » et... la pratique et l’idée de l’insurrection « œuvrière » autonome.

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