#P2 | paupières fêlées

les yeux adultes. grands ouverts, tu ne vois pas leurs yeux qui te regardent que tu évites de regarder. regards des hommes, le voisin, l’épicier du quartier. tu connais les prénoms et leurs regards sur toi. l’ami du père, l’oncle. yeux des hommes sur ton corps, leurs yeux ne croisent pas ton regard, ils évitent tes yeux bavards, tu es masse serrée, corps à regarder. leurs clins d’œil vers toi, ils parlent à qui, complices de quoi. regards d’inconnus, font le tour de toi, comme cordes et ton bassin cloué. aqueuses chaînes t’étranglent et broient. regards papillons dans tes cheveux, t’effleurent t’envahissent. ta jupe est belle, tu es belle. le mouvement des paupières parle, comme lèvres chuchotent. certains ont des façons furtives et c’est pire encore. regards de biais devancent ta fuite. yeux bleus ou marron, voient-ils pareil ? couleurs du monde s’y noient. toi. les grands yeux, les plus petits. yeux enfoncés. les ronds. certains se referment quand ça sourit. ceux qui clignent sans cesse, les immobiles. les doux, dégoût. les regards armés, comme feu parfois. es-tu la même sur toutes les pupilles ? ceux qui supplient ou s’excusent déjà, de quoi ? petite ne comprend pas. tu n’aimes pas les lunettes aux verres sombres, lunettes de soleil qui font nuit. pourquoi la nuit si soleil. les verres masquent leurs yeux, quand seul ton reflet déformé. que disent les yeux derrière l’opacité. les oreilles aussi te fixent. entendue vue figée. yeux et oreilles comme doigts. yeux. des mains yeux sur toi. la bouche comme yeux regarde. son souffle chaud. paupières fêlées se referment sur toi. t’enferment dans leurs larmes sans tristesse. leur regard, peau contre la tienne, langue te mange. et ton odeur. ils voient ton odeur. tu es examinée. leur regard, ta peau effeuillée. mi-clos sur ton cou, tes bras. billes obscures, regard et yeux qui suivent tes pieds, quelles jambes te prennent, te retiennent quand ils regardent. il est comment ton corps et le ventre. ton ventre. ton ventre qui bat, supplie, le voit-on sursauter ? l’odeur de ton sang en gorge. ton goût exposé. leurs yeux comme lames tenaillent tes mains, on ne repousse pas les yeux, on les évite, il suffirait de ne pas les voir pour que ça cesse. tu bouges, recules te décales, ça suit te traque. tu t’arrêtes, ça s’agite, toi. tes os entre leurs dents qui regardent et sourient, puissance sans joie. tu bouges et les entraînes dans tes ombres scellées. leurs regards ne renoncent pas, engluent. nausée effroi. leurs yeux griffent marquent restent. leurs regards tètent, tu es sans eau. ton cœur sec, serais-tu sans cœur petite, tu n’as pas de larmes. le dedans de toi invisible, tu es belle, peau douce, tes cuisses, ta robe. ton cou nu. ça regarde. leurs yeux miroir de craie, toi effacée. ça voit quoi, le regard soustrait ?

A propos de Gracia Bejjani

j’ai quitté le Liban à 20 ans. je n’ai jamais quitté. ne suis jamais où je suis. j'y suis. je filme et j’écris. photographie, écris. programmée au Festival Extra Litteratube, à Beaubourg. publiée par le Courrier International, la Plume Francophone, etc. je me relie sur graciabejjani.fr youtube.com/c/graciabejjani https://anchor.fm/gracia-bejjani

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