PAS GRAVE

pas grave pas de corps pas grave j’en ai un tout prêt à te donner un corps qui te plaira faut pas le rejeter ça va allez pas grave pas grave ton âme déshabillée voilà le corps confié on en parle à personne personne ne le saura un corps de broc de derrière les fagots qu’à pas beaucoup servi ou alors presque pas pas besoin de le rendre juste rester tranquille oublier qu’il n’était pas à toi qu’un jour on te l’a donné sans chair sans os sans organes se réclamer de lui de ce corps celui qui se promène et qui contient une âme alter ego une image un refuge ne pas le repousser accepter de l’enfiler les os auront leur place et la chair et le cœur suspendu un peu trop grand c’est vrai personne ne le remarque endosse ton corps passeport et fini les questions votre âme là on la voit votre âme si claire arrête la comédie de l’âme qui hésite t’as pas un choix terrible le voilà réservé il te faut l’accepter un corps comme on respire un corps homologué et reconnu solide à prendre à bras l’âme s’installer en lui caresser sa peau dedans organiser les os et leur ordre rythmé dedans articuler des mots dans la bouche nouvelle creuser des cachettes expirer dedans inspirer dedans

en silence mélanger âme et corps dedans petit corps à nager petit corps à flotter petit corps dedans à geler bouillir cramer la peau à geler bouillir cramer à bouillir la peau gelée la peau dedans tout un été de canicule dans un corps bouilli gelé dans un corps sans corps glacé cramé au corps à corps en ruptures d’épaisseurs rien n’échappe plus attendre dedans plus flotter dedans plus rester à bouillir à geler à cramer à glacer expulsion/naître avec retard corps poids léger corps pas bon genre corps à cordon vite coupé corps attrapé la tête en bas corps pieds tenus serré fouetté emmené loin hors de la vue pas bonne idée séparer corps hors de la vue corps arraché désobstrué examiné corps à peser à mesurer corps à tester petite machine loin de la vue loin de la peau bouillie glacée emmaillotée les mains cachées poupée nouveau-né mains gelées jambes entortillées expulsée loin hors de la vue petit corps poupée à intuber secouer toucher déplacer corps à geler bouillir à cramer vermisseau nymphe pupe tête rouge et hurlante corps de coton bien blanc hors de la vue à crier crier rien à manger crier rien à téter faut d’abord dégorger perdre poids dégorger trois jours à dégorger sans rien boire sans manger dégorger escargot petit corps escargot tout prêt à cuisiner bien dégorger pour protéger ça protège pas mourir dégorger trois jours sans manger un jeûne nouveau-né pour pupe rouge vermisseau bouilli glacé hurle trop vermisseau bouche et gosier trop asséchés de hurler à peine quelques gouttes un peu d’eau faut surveiller peser peau nue gelée peau nue glacée peau bouillie peau cramée rien manger ne rien boire et perdre dix pour cent laisser couler bien dégorger dix pour cent pas bien grosse et plutôt déplumé le petit corps bouilli poupée emmaillotée pas grave trois jours vite passé petit corps dégorgé escargot préparé prêt à manger à bien manger

 bien manger bien enfin pas si bien pas si facile enfance la tétine le sein n’a pas coulé ça n’a pas bien marché enfance la cuillère enfance avale enfance avale bien manger les bonnes joues les bonnes cuisses les bonnes fesses avale enfance avale et remue des cuillères enfance avale bien et remue des fourchettes avale enfance et remue des couverts un toc pour pupes mal léchées corps toctoc mange bien avale bien enfance et ne crie pas

et parle mignonne parle bien parle vite parle petite sœur parle tomber par terre parle petit frère oh petit frère parle glacé parle bouilli parle trop cuit parle pupe mignonne bonnes joues bonne bouche parle sans lire et vole au loin lire dans une cave – à syllaber dans une cave bien installée dans une cave à ânonner et hop ! le retard avalé bien rattrapé enfance retapée enfance lire comme elle veut enfance lire par cœur enfance sans la bouche ça déménage les sensations ça prend pas de place ça se cale ça se plie – au fond des yeux ça se glisse – sous la peau ça navigue dans les os et dans les os ça fait des trucs dans les os ça irrigue la moelle la moelle c’est bon

sucer la moelle la moelle des os os de poulets os de lapins et os d’agneaux délicieux d’os moelle crémeuse douce moelle d’agneau avec la bouche lèvres serrées sur le conduit d’os de gigot sucer les os et aspirer avaler la moelle des os de côtelettes os troué vertébral bonne moelle vertébrale crémeuse et grasse blanche et crémeuse sucer ses doigts manger salement aimer le blanc doigts dans le blanc dans les yaourts dans les fromages doigts dans le blanc faire des bonhommes têtes de bonhommes manger du blanc lécher ses doigts avaler yeux creuser oreilles avaler blanc avec les doigts rêver de blanc se rendormir

rêve de sommeil sommeil ça dort dort dans l’auto dort dans château dort dans rivière dort sans rêver dort de rêver le corps percé percé l’enfant percé le ventre percée l’épaule percé la dent percé l’oreille percer le corps corps tout percé belle fontaine comme une fontaine un corps percé comme une fontaine corps arrosoir corps rempli d’eau corps de fontaine corps encrier

un peu de bleu au bout des doigts corps malmené faut bien manger bouger les bras bouger les yeux bouger la bouche bouche de bruits à travailler organiser hiérarchiser vérifier l’heure emploi du temps à dérouler faire sauter faire nager faire écrire faire danser faire tourner faire lancer faire jouer faire ranger faire écrire réciter faire connaitre laisser découvrir laisser faire faire attendre faire doucement faire encore faire avec toujours mieux faire nouveau du nouveau – ça dure longtemps – faire tourner la baraque et tourner le manège – ça dure longtemps – corps traversé à faire des corps des petits corps – ça dure longtemps –

et traversante rattraper son bras gauche sa main gauche son pied gauche – ça dure longtemps – le corps bouilli glacé et les os et le corps-fontaine encrier laisser couler les mots lentement bien lentement les mots à décoder et les mots à détordre les mots à découper à digérer à cuire et à bouillir à mâcher les os-mots à entendre craquer et lentement broder les mots mis à cuire les mots décollés des murs et les mots en papier dans le brut et broder les mots installer les bruits noirs parcourir les lignes d’hertz lentement et attaquer désintégrer soutenir relâcher et lentement lire les mots brodés à l’envers entendre les mots-cris articulés lentement bercer la pupe consolée petite ficelle entortillée lentement naviguer dans les plans graver la logique incarnée prendre l’empreinte du motif à l’autre bout du spectre rythmer l’action des mots-cris inscrits dans l’air froid relâcher lentement les mots-cris déplacer la matière arracher les grains poser l’encre écrire se révolte le coup porté revient plus fort le corps se morcèle pas grave pas de corps

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

11 commentaires à propos de “PAS GRAVE”

  1. ah oui, là ça dépote carrément, ça décolle la pulpe du front comme disait l’autre, vraiment bien, bien, super même… rien à dire, bousculée aussi !

  2. Beau texte dés-organe-isé. Très deleuzoguattarien… Introspection schizoïde à proclamer, je crois, pour le donner encore plus fort qu’il n’est déjà.

    • Bonjour,
      le corps et l’écart entre le réel et le resenti m’obsède, j’aime y écrire un nouvel équilibre, alors votre lecture m’aide à continuer, merci
      Catherine

  3. Rétroliens : PETIT ANIMAL HUMAIN – Tiers Livre, les ateliers en ligne

  4. Décidément, quelle force ces infinitifs ! Du coup je bute sur les trois derniers présents et m’interroge sur les impératifs. Pas grave en vrai. On retrouve aussi l’obsession de la phrase parpaing avec tous ces mots qui se bousculent en bouche. Merci

    • Bonjour,
      je vais regarder ce que vous me dites soigneusement, car tout n’est pas conscient dans mes choix grammaticaux, mais vous direz si je change quelque chose,
      et votre merci me touche beaucoup,
      Catherine Serre

      PS : touché ! la phrase finale …vient d’ailleurs, elle semblait trouver sa place là mais elle n’est pas passée à la moulinette du restant, (bravo et merci pour la lecture !) – ça bougera c’est sûr !
      PS2 : les impératifs donne « corps » à qui ordonne… une piste à suivre, j’y reviendrai, grâce à vous,

  5. C’est bien comme comme ça que j’avais perçu les impératifs « donner corps à qui ordonne ». Une piste à suivre pour sûr pour ce texte ou pour un autre. En tout cas merci pour votre attention