quatre

A – un raide triangle aigu tendu entre deux fentes noires et une bouche noyée de barbe bouclée – en son for intérieur, un goéland à bout de forces agrippé à une souche penchée au dessus d’une falaise

B – un front bombé et une bouche de myrtille en bouton – en son for intérieur, la dernière marche d’un escalier, celle qui moussue trempe dans un canal

C – une pomme trop mure comme visage, deux perles usées comme yeux et une mousse de cheveux roux caressant les rides – en son for intérieur, l’attente d’un chien attaché devant l’entrée d’un magasin

D – plutôt Afrique que les îles, une grande fente entre deux plats bourrelets comme bouche et les plis du cou envahis de grains d’impétigo – en son for intérieur, une arche si belle que la mer ne peut rien y faire

A – une longue fenêtre donnant sur une rue assez étroite, devant laquelle on peut se tenir debout comme dans un poste de pilotage en l’ouvrant sur une idée de mer froissée d’un vert sombre

B – une chambre claire, des murs d’un blanc grisé, un peu de bois blond et des percales claires, avec deux jacinthes sur le bord de la fenêtre

C – un quai de gare, deux valises qui furent élégantes, un manteau froissé posé sur l’une, une lumière d’aube humide

D – une petite chambre, un lit avec une couverture bleu sombre, une petite lampe au sol, un sac souple ouvert sur vêtements en désordre, un carton qui sert d’abri à six livres, un petit appareil photo couleur cuivre, un sac à dos de collégien, des tatanes

A – voir les petites jambes un peu écartées de mon fils bien plantées sur le pont du bateau que j’aurais et son rire en épousant ses hanchements, comme le faisais, c’était mon rêve

B – ce serait une lumière filtrée comme si les vitres avaient encore l’épaisseur un peu irrégulière de naguère, ce serait des coins de pénombre, pas cet écrasement brûlé

C – C’est idiot, ma fille de quoi as-tu peur ? Le connais mal au fond, oui mais ces lettres, les siennes, les miennes étaient en accord si simples. Cette expression atroce et ridicule: nous faisons famille. Le risque est de nous appuyer uniquement sur nos deuils. Souris, ça ira mieux comme disait la vieille, et boudiou que ça m’agaçait. Et voilà que je ris. La femme devant moi se retourne pour me regarder. Ne pas lui répondre par une grimace.

D – C’est peu, c’est tant.. et la première, celle qui m’a ouvert la maison, m’a souri et m’a dit de souffler avant d’énoncer des règles évidentes, et puis il y a ce garçon qui riait ; la seconde, la vieille branquignole comme elle dit – c’est idiot – avec une grimace : «ne fais pas de charme ce n’est pas la peine, tu n’en as pas besoin…» Sommes trop, vas y doucement.

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

10 commentaires à propos de “quatre”

  1. Et bien je ne suis pas surprise, non, j’ouvrais cette page en me disant qu’aura-t-elle écrit ? et voilà… c’est tout ce qui te ressemble… donc c’est, c’est ? c’est beau !

  2. Beau, oui… ai eu besoin d’associer les paragraphes, de les lire et relire ensemble pour y voir quelque chose… après tout, on peut bien lire comme on veut puisque c’est offert là !
    et je reste sur les derniers mots « Vas y doucement ! »
    merci Brigitte et hop, on continue comme ça !

  3. la belle matière de mystère, et l’on s’impatiente de ce qui se dessine en creux, de quelle histoire derrière les masques et intérieurs, de ce qui liera (peut-être) ces figures…