ton visage comme une ombre

Ton visage qui m’attend, celui d’un héros discret, d’un aïeul oublié.

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De ton visage ne savoir que le nom.

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Les deux mains de ta mère Andjula Santa en amphore autour de tes joues, un baiser qu’elle pose sur ton front, l’enfance de ton visage recueillie.

***

– Oui c’est peut-être lui, mais il se ressemble sans se ressembler.

– Oui regarde l’implantation des cheveux, et les sourcils, ça dessine la même chose…

– Oui ça pourrait bien être lui… Mais c’est la lumière… et aussi la moustache, ça dit autre chose…

– Oui et aussi ce petit sourire qui a disparu… l’inquiétude

– Oui et aussi l’absence

– Oui maintenant il est au dela de la tristesse

– Oui c’est bien lui, mais il ne se ressemble pas

***

Ton visage n’apparait que sur deux photos de famille, des photos de mariage prises en studio. Ta sœur Félicité, jeune veuve se marie en noir au printemps 40, au revers des costumes des rameaux d’olivier, dans les cheveux des dames des fleurs charnues, sur les visages autour des sourires de circonstance. La deuxième noce est celle de ton frère Titus, deux ans plus tard. Tu tiens la même place debout au dernier rang, à la droite de l’image, tu es dans la fratrie celui qui n’a pas de fiancée, qui ne se mariera pas. Les sourires de la communauté se sont effacés.

***

Corbera encore plongé dans le sommeil, seule Andjula Santa est levée qui s’affaire pour toi dans la cuisine. Sur le miroir en retable du cabinet de toilette la buée se résorbe, révèle dans un halo perlé ton visage en abîme, tu joues avec les parois et tes reflets multiples oscillent comme une armée secrète, une force illusoire.

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La photographie tremblante entre ses doigts engourdis. Tu te souviens de lui ? L’arrestation je me souviens, nous dormions dans le même lit, j’ai tout vu. Tu avais peur ? La peur je ne me souviens pas mais de son visage oui je me souviens. Il y avait quelque chose de particulier sur son visage ? Non mais il essayait de me parler avec ses yeux. Il n’a rien dit ? Non il ne parlait pas, comme s’il se préparait déjà au silence.

***

Mademoiselle C. dira entre tes mains la ferveur, le ciel qui se déroule devant tes yeux, c’est comme un rêve qui attend.

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Tu ne te retournes pas, tu n’as pas la force d’affronter les regards de ta mère Andjula Santa, de ta sœur Pauline, tu n’entends peut-être même pas leur douleur, quand la porte se referme il ne reste que le reflet blafard de la lampe d’opaline sur la poignée de laiton sculptée. De ton visage il ne reste que le secret, la peur et le silence suspendus dans le couloir de l’appartement.
Un prisonnier libéré de Fresnes se souvient de ton visage meurtri au mois de mai 1944, il témoignera de ton silence sous la torture.
On ne se souviendra pas de ton visage comme une ombre dans le transport parti de Compiègne le 4 juin 1944, une ombre qui s’évanouit dans le camp de Hanoverstöken, commando du camp de Neuengamme, une ombre dans les cauchemars de Pauline. Est ce qu’elle voit ton visage ?

***

Et la nuit a emporté ton visage.

Et ton visage n’aura pas de sépulture.

Et nulle pierre.

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Ton visage qui m’attend, dans les nuages d’aquatinte grenée de résine, dans les bains d’acide, dans les gris qui esquissent ta figure absente.


A propos de Caroline Diaz

Née un premier janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, en attente de publication. Depuis j’explore la mémoire familiale. mon blog : https://lesheurescreuses.net/

18 commentaires à propos de “ton visage comme une ombre”

    • ça serait vraiment un gros travail pour moi, pas du tout à l’aise avec cette forme (le dialogue), mais un défi à relever, le texte évoluera peut être alors. Merci.

    • Merci Catherine. Et je me laisse quelques jours pour tenter le défi dialogue, mais il me semble qu’on va y avoir droit, de toute façon !

  1. sentir l’émotion au début, la tendresse et la magie dans l’écriture qui semble nous la transmettre
    et puis le chemin, en suivre la ligne et les détours, l’approfondissement qui se fait peu à peu, l’émotion qui gagne
    avec toujours la magie de ne pas trop.. de garder distance

    • Merci Brigitte, une rencontre un peu ancienne, mise de côté depuis un an, heureuse que l’émotion filtre.

  2. j’aurai bien aussi aimé l’écrire ce s visage s c’est beau et d’une grande délicatesse et tout plein de portes que l’on a envie d’ouvrir pour voir ce qu’il y a derrière…

  3. Me voilà enfin pour te lire.
    J’ai beaucoup aimé le dialogue, ressembler, ne pas ressembler, ce besoin d’appartenir à, de reconnaître l’autre comme faisant partie de.
    Dans le fragment suivant, ce détail, ‘Tu tiens la même place debout au dernier rang, à la droite de l’image’, ce qu’il dit, ne dit pas, pourrait dire.
    La poésie du fragment de Corbera, l’armée secrète, la force illusoire.
    La gravité du fragment suivant, l’envie d’en savoir davantage (on y aura droit ?). Et celle de l’avant avant dernier.
    Bel ensemble Caroline.

  4. Ah grand merci Annick !!! Ton commentaire si précis, c’est précieux. Oui j’espère à travers l’atelier en dévoiler davantage, j’attends la consigne qui me permettra de… et sinon ce sera peut être pour un autre projet. Merci !