#L3 Trois deux un

  1. La lumière est crue, Syrie, t’es en contre-jour, j’y vois rien, Syrie, France, Syrien, Français, Damas, Lyon, comment je suis là, mécanique des fluides, un mot plus un mot égal un propos, mécanicien de langage, quelle place, quel plan, recomposer le discours ; traduire ; avec l’autre qui acquiesce et agace ; mes tremblements ; un parcours dans les jambes ; t’es passé où, ils et elles sont loin ; où ; la lumière est crue, dans ses yeux, la lumière est crue ; sur moi ; plein les yeux ; la lumière est dense, les yeux sans inquiétude ;  tu es comme tu es ; comme tu es, toi ; chacun sa route ; la bagarre; pourquoi et pourquoi pas ; mécanicien des engins ; le pouvoir de réparer un tractopelle ; j’ai besoin de son escalier abstrait qui n’est qu’un trait et les deux portes sur son palier imaginaire; et ses yeux me soulèvent ; maman t’inquiète pas, je te sens mal assise ; maman, les mains qui se serrent et viennent sur le tissu ; dans les plis de ta robe la lumière est crue ; je ne suis pas là ; pas encore ; je suis resté dans l’avion ; le décollage n’en finit pas ; oui je veux venir ; je n’ai nulle part ailleurs où aller ; mais je viendrai, il est temps.
  2. Panique à bord ; avaler la salive ; un blanc ; c’est quoi qu’il faut dire ; c’est quoi qu’il raconte ; il a dit ça ; une école maternelle, une école élémentaire puis un collège et un autre collège puis rien ; le foyer, la chambre aux murs blancs ; puis rien ; le vide ; ma chambre et le canapé ; l’écran jusqu’à épuisement ; l’écoeurement ; sueur dans le dos ; mal au ventre ; lui ; c’est de lui qu’on parle ; maman s’est tue ; un blanc ; lui ; parce qu’on en parle ; quand j’étais bébé ; et ton père ; il a dit ça ; métier, lequel ; lui ; jamais dit ; papa ; grutier ; ah bon ; grutier; chaud ; plus de sang dans les doigts ; plus de sang dans les jambes ; fourmis ; la faim au ventre ; la faim me reprend ; frissons ; sueur dans les mains ; une porte quelle porte ; quoi ; une flèche vers la droite ; un escalier ; c’est tes jambes qui montent ; quel escalier ; pourquoi ; 8h30 au portail ; tu sais pourquoi tu viens; la voix réponse à tout, la voix pour ne rien dire ; la voix béton coulé ; la voix torrentielle ; la voix maternelle ; parle n’ai pas peur, t’as peur ou quoi, tu te souviens, trou noir ; un gâteau, c’est un gâteau ; un fond de tarte, c’est un fond de tarte ; un chou à  la crème, c’est fait avec de la crème ; comment on fait la crème; t’es jamais tout seul ; t’inquiéte pas ; on te parle de pâtisserie, tu as des choses à dire ; voûte plantaire qui chauffe ; jamais seul, toujours de l’aide ; oui c’est compris ; le ballon fait des rebonds dans la tête ; sueur dans la nuque ; ça va peut-être aller ; oui, je dis oui ; c’est ça qu’il faut dire.
  3. La table est ronde, nous deux de part et d’autre, et quand il a ouvert le volet roulant la lumière a baigné la pièce ; recoin dans un couloir, on a longé un mur peint couvert de graffs colorés ; non ça ne me dérange pas qu’on parle, j’aime l’oral ; il a beaucoup à dire ; et ses gestes donnent de l’importance aux mots ; il frappe la table du bout des doigts ; il prolonge les syllabes finales de ses phrases ; il me regarde dans les yeux sans chercher à impressionner mais sans inquiétude, sans méfiance ; il s’intéresse ; il reformule ce que j’exprime ; il choisit ses mots ; il isole ce que je dis ; ce qui compte, c’est la finalité ; il sourit ; il reprend ; plus je livre, plus il comprend, ce qui me blesse ; il y accorde une importance inattendue ; ça me revient parce qu’on fait la géographie de mon enfance: Boujdour, le Sahara, Agadir, Argenteuil, Paris, Grenoble, Villeneuve ; un volet qui claque ; un smartphone brisé, un échange de regards, une main dans la mienne, petite fille, les lectures dévorantes ; la solitude derrière les murs gris ; les murs décrépits,  les fauteuils de camping sous les arcades de ciment, l’incompréhension de ma mère ; les bras de ma grand-mère ; les statues de géants allongés sur lesquelles les enfants grimpent ; je veux trouver un groupe, des filles comme moi ; joyeuses et bavardes; je pourrais parler du Maroc, faire un exposé ; bonne idée ; apprendre la communication ou l’électricité ; avec la pointe de son stylo, tout en parlant, il dessine un escalier, je suis le bonhomme baton au pied des marches, les portes sont en haut. Oui, je suis partante pour gravir.

A propos de Antoine Gentil

Enseignant spécialisé auprès d'adolescents en ruptures sociales. Anime des ateliers, écrit du théâtre et des textes de chanson.

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