
Une couleur, une forme, un lieu, un geste, la sensation que c’est grand et que c’est lourd, que ça intimide, que ça se referme devant un monde, pour l’heure, trop vaste, comme finit aussi par se refermer le livre documentaire sur l’univers que l’on m’avait offert à mon anniversaire vers mes sept ou huit ans peut-être : même sensation de vertige face à l’incommensurable, vertige qui fige aux frontières du très proche, de l’intime. Et pourtant, embusquée, pas loin, comme une graine semée, l’idée qu’il existe de l’inconnu quelque part, le désir d’ailleurs.
Depuis cette couleur, depuis ce lieu, ce geste, ce vertige, surgit, lointain, le souvenir d’un atlas familial. Dans la bibliothèque familiale. Le souvenir est diffus mais en se concentrant un peu, ça se précise. Oui, ça y est, je le vois, tout en bas d’un des rayonnages de la bibliothèque dans le salon. Grand et vert. Sur une étagère d’une hauteur suffisante pour qu’il puisse tenir debout. Je crois me souvenir l’avoir ouvert, je pense avoir la mémoire du geste, j’imagine qu’il était lourd et encombrant, la sensation semble avoir laissé des traces. Je crois me souvenir des couleurs : le bleu des mers et des océans, le vert des forêts, l’ocre des terres, les caractères noirs des toponymes. Mais pas plus. Et peut-être couleurs empruntées aux cartes de géographie qui s’empilent dans la mémoire. Je ne me souviens pas avoir rêvé de destinations inconnues sur les pages de l’atlas. J’ai en revanche toujours été fascinée par ces récits d’enfance des uns et des autres, bercés de globes et d’atlas, peuplés de rêves nomades, de déambulations géographiques, prémonitions de vies voyageuses. Je me souviens que j’ai envié ces récits, j’ai désiré ces enfances.
Je pensais qu’au fil des déménagements l’atlas avait été donné. J’ai tout de même posé la question à mon père. Et l’atlas a resurgi. Physiquement. Matériellement. Et avec lui de petits fragments de mémoire familiale.
Jusqu’en 1983, ma famille a grandi sans atlas.

(Le Grand Atlas mondial, 4ème édition : 1983. J’avais cinq ans. 1ère édition : 1975.)
L’atlas comme un fragment de mémoire partagée.
(« Nous n’avons pas eu d’autres d’atlas, ni de globe. Cet atlas nous a permis, par exemple, de situer les épopées suivies dans les livres : aventures, fictions…ce fut le cas pour Colorado Saga de Michener, Magellan de Zweig, les aventures du grand Nord, dernièrement les conquêtes d’Alexandre et autres aventures de Lapérouse… »)
Je découvre donc que pour mes parents, l’atlas est la source documentaire des grands romans d’aventures… L’atlas ou la géographie des histoires et de l’Histoire. J’aime cette idée : l’atlas, comme cartographie de la fiction quand elle s’ancre dans le réel, quand elle cartographie le réel. De mon côté, je me rends compte que j’ai toujours aimé les cartes de mondes imaginaires plus encore que les cartes réelles. J’affectionne tout particulièrement les encarts cartographiques du Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel, ou les cartes de l’univers de Tolkien, ou encore la carte de la série d’albums Le Pays des Chintiens d’Anne Brouillard…
Pour les voyages en vrai, en France et en Europe, nous étions une famille de cartes routières.
(« Il semble nous rappeler qu’un représentant du Reader’s faisant du porte à porte, à l’époque, avait atterri à la maison, rue du Guichet, et nous l’avait présenté. »)
Je savais qu’une partie de la bibliothèque familiale s’était constituée avec l’abonnement France Loisirs mais j’ignorais pour le Reader’s Digest.
(« Au Reader’s Digest est également associé un club de livres qui, comme France Loisirs, diffuse aussi bien des succès d’éditeurs sous sa propre couverture que des ouvrages spécialement conçus pour le club (atlas, titres de référence, guides pratiques — cuisine, santé, jardinage… — et plusieurs collections de lecture, telles « Sélection du Livre » (spécialisé en livres condensés) et « Enquêtes et Témoignages ». » (Source : Wikipédia))
En 1983, l’Allemagne est encore divisée en deux. J’y passerai un an, à Jena, en 2000-2001, dans l’ex-RDA comme on disait encore. L’Ukraine est une République socialiste soviétique. Les massacres de Sabra et Chatila ont endeuillé le Liban un an plus tôt. L’atlas édulcore les violences de l’histoire et celles d’aujourd’hui. Seules les frontières mouvantes d’une édition à l’autre, l’une annulant l’autre, atteste que quelque chose s’est passé.

L'Ukraine, République socialiste soviétique...
Un an plus tôt, massacres de Sabra et Chatila
La RFA et la RDAEn relisant attentivement la page qui décrit les contributeurs et précise la date de l’édition, je vois que l’atlas intègre une cartographie de la Lune…
Ah super d’entendre la voix de celle qui porte ses mots !
On retrouve la filiation de la cartographie de la fiction, les images et le texte, en sus l’audio qui nous donne du souffle, des silences, du grain… à moudre ! Et soudain cette rupture qui élève notre regard…
Merci
Merci Émilie pour ce voyage. Avec France Loisirs, le Reader’s Digest c’est une époque et un habitus qui ressurgissent.