#06 le livre comme fiction #06 | Des signes et des pistes

L’enfant, assis sur ses talons, se penchait sur le gros livre. Pas encore capable de lire le texte, il regardait les illustrations, surtout une, toujours la même. Il connaissait l’histoire, sa grand-mère la lui avait racontée. Une histoire qui faisait peur, à cause de la sorcière. Une sorcière qui engraissait les enfants pour les faire cuire et les manger. Hansel, le petit garçon de l’image, était enfermé dans une cage. Comme la sorcière lui donnait toutes sortes de bonnes nourritures, Hansel, était replet. — Alors, es-tu assez gras ? Tends ton doigt à travers les barreaux ! — lui disait la vieille. Hansel lui présentait un os et la sorcière, qui avait de mauvais yeux, tâtait le substitut de doigt, se lamentait et surtout s’impatientait — toujours aussi maigre ! L’enfant plaignait Hansel tout en l’admirant. Duper ainsi une grande personne, quelle audace ! Tantôt, il était Hansel, celui qui avait inventé la supercherie, tantôt il était sa sœur Grethel, celle qui poussait la sorcière dans le four. La gravure le terrifiait, il se rassurait au dénouement heureux du conte. Son jeune esprit passait de la peur au réconfort, sans réaliser que s’ouvrait en lui une place inouïe où être tour à tour Hansel, Grethel, ou même la sorcière. Ça avait commencé comme ça, chez lui, par une histoire lue par sa grand-mère et une image dans un gros livre, pas vraiment jolie à ses yeux, mais tellement attractive à force d’être terrifiante. L’image de l’os s’était imprimée dans son cerveau, elle n’en sortirait pas, pas plus que toute l’histoire qui allait avec. Plus tard, dans cet espace d’identification, avaient fait leur entrée l’éléphant Babar, la Sophie des Malheurs, le Charles du Bon petit Diable, le Rémi de Sans famille, la Princesse Sarah, la Claude du Club des cinq et parmi tous les héros de la collection Signe de Piste, —qui se targuait d’entraîner la jeunesse à la découverte d’elle-même, du monde et de la vie, dans l’esprit de l’idéal scout de Baden-Powell—, le François de Le garçon des marais. Ses lectures se diversifiant à l’aune de son âge, de sa curiosité, des conseils de ses professeurs ou de sa famille, sans oublier l’influence des traumatismes de son enfance et de son adolescence qui lui faisaient préférer le roman aux autres genres de texte, son espace d’identification se complexifiait, se boursoufflait en s’affutant. Il se remplit tellement, qu’ayant atteint l’âge de quarante ans, il déborda. C’est arrivé comme ça !  Alors sans même en prendre une décision consciente, il commença à imaginer ses propres histoires. Les personnages, si longtemps emprisonnés comme le Hansel de son enfance, le François de ses treize ans, jaillirent en foule désordonnée. « Et moi, et moi, et moi ? Quand écriras-tu mon histoire ? » Le travail commençait.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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