le livre comme fiction, #06 D’autres vies

J’étais une enfant sage, une aînée qui se devait d’être modèle pour la tribu. Il fallait filer droit, mais j’avais la permission de lire tant que je rapportais de bonnes notes de l’école. Et la petite fille remuante qui aime sauter courir grimper nager, mais qui aime aussi beaucoup la lecture, trouve toujours du temps pour lire. Elle a toujours un livre à portée de main. Et elle trouve toujours un petit coin caché dans l’appartement pour ne pas être dérangée, dans son lit sous la couette ou étalée à plat ventre sur le tapis, ou même dehors, dans les prés d’un grand parc ou au bord de la piscine municipale. Elle lit en allemand, sa langue maternelle, avec avidité et gourmandise. Au début, elle a une toute petite collection qui lui appartient et qu’elle passera à sa sœur plus tard. Les dix tomes de « Nesthäkchen » de Else Ury, où elle suit les aventures de Lotte, petite fille unique de parents aimants, elle les lit jusqu’au tome cinq, elle y apprend la géographie de Berlin, l’histoire de l’Allemagne, la déclaration de guerre en 1939, et l’évolution psychologique d’une jeune fille un peu rebelle, le tout écrit encore en lettres gothiques aux cursives savantes. Les nombreux romans pour enfants et plus tard pour adultes d’Erich Kästner, dans un style berlinois enlevé et humoristique, dont le plus connu, Emil und die Detektive l’emmène dans une histoire de poursuite, où les aventures sont vécues par les garçons et les filles en toute égalité. Ensuite le genre est plus corsé. D’un côté les romans policiers d’Agatha Christie au suspense savamment distillé, de l’autre les romans d’aventures de Karl May qui l’emmènent dans le désert d’Arabie et dans les paysages sauvages des Balkans, où le héros se joue de tous les pièges et triomphe toujours à la fin sur son beau cheval noir et rapide comme le vent. Un peu plus tard, c’est un autre dépaysement pour combattre en Amérique au côté du chef apache Winnetou. Leçons de géographie inoubliable. Et premier essai pour écrire, un roman policier qui se déroulait dans les dunes du Sahara…

À l’adolescence, l’environnement a changé. C’est l’éveil à la littérature allemande avec les nouvelles de Theodor Storm, récits mélancoliques ancrés dans les pays du nord avec une mer grise, une ville grise et des nuages gris et pourtant envoûtants. Les récits d’Adalbert Stifter, dans des paysages paisibles, bucoliques, au rythme lent et néanmoins enchanteur. Joseph von Eichendorff et son roman Aus dem Leben eines Taugenichts. Du théâtre avec Heinrich von Kleist, Lessing, Goethe et aussi Friedrich Schiller dont les puissantes ballades en particulier incitaient à déclamer à haute voix. Et le souvenir de la poésie surtout, des poèmes lyriques au rythme doux et mélodieux, nostalgiques souvent, soirées embaumées d’odeurs de tilleul et de roses, nuits enflammées de passion et de tendresse, murmures doux des ruisseaux, caresse d’une brise tiède et sérénité de la lune planant dans le ciel. Évocations et émotions qui résonnaient en moi, qui me faisaient vibrer et rechercher des vers poétiques à mon tour. Storm, Conrad Ferdinand Mayer, Eichendorff, Anton Wildgans, Hugo von Hoffmannsthal, Rainer Maria Rilke, je les ai retrouvés intacts, le gris mélancolique du Nord, les ambiances romantiques emplies d’odeurs, de passions et de chagrins, des émotions puissantes sorties de peu de mots, de quelques vers, des écrits transformés en musique…

Ensuite coupure. Changement de vie, de pays, de langue. Toujours cette envie de lire. Et la découverte de la littérature française au hasard des rencontres, Gide, Giono, Saint-Exupéry, Modiano, Le Clézio, des ouvertures sur un autre monde et pourtant la même musique, un petit tour en Italie dans la mer de Baricco, avec soie et novecento, puis dans les arbres avec Calvino, et le retour aux sources chez les écrivains allemands, Hesse, Dürrenmatt, Kehlmann ou Seethaler…

Et les poèmes et ballades d’autrefois sont toujours dans ma tête…

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

4 commentaires à propos de “le livre comme fiction, #06 D’autres vies”

  1. bizarre comme les auteurs allemands (je n’en vois pas de féminine – il y a là, de ma part, une déformation contemporaine) de théâtre sont là (je les connais, ou les reconnais) tandis que ceux de littérature moins (pourtant de la 4°à la terminale allemand en langue 2) – merci en tout cas

    • Merci Piero pour ce commentaire si pertinent (j’aurais dû y penser moi-même), j’ai donc creusé, car la mémoire a mis de côté beaucoup de souvenirs anciens, et j’ai trouvé 4 noms féminins dont je ne connaissais qu’un seul : Marie von Ebner-Eschenbach, 1830-1917, romancière autrichienne qui était au programme scolaire avec des nouvelles qui ne m’ont pas marquée, puis la baronne Annette von Droste-Hülshoff 1797-1848, écrivaine allemande qui semble avoir laissé une liste importante de poèmes et de nouvelles et dont je ne connaissais que le nom, la baronne Bertha von Suttner, 1843-1914, journaliste et écrivaine autrichienne, pacifiste et lauréate du prix Nobel de la paix en 1905, très connue pour son combat, enfin Betty Paoli, 1840-1894, poétesse, nouvelliste, journaliste et traductrice autrichienne, née et morte à Vienne et dont je n’ai jamais entendu parler malgré de nombreux ouvrages. Une découverte, grâce à toi ! Je continue à creuser…

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