Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné…
Paul Eluard
Je me souviens des boîtes à livres.
Il y en avait une sur la petite place, devant mon école. Elle était collée, comme nichée contre le tronc d’un platane. Une sorte d’armoire en bois peinte en gris, haute et profonde, avec quatre étagères. De chaque côté, des planches fixées verticalement donnaient l’impression qu’on venait d’ouvrir ses portes coulissantes. Son toit avançait un peu, ce qui protégeait les livres de la pluie, et aussi les parents qui venaient nous attendre à la sortie de l’école. Ils apportaient leurs livres, en reprenaient d’autres, les rapportaient. Beaucoup de gens lisaient dans notre village. Enfin, les plus vieux. Nous, on ne lisait pas beaucoup. On avait des livres, bien sûr, mais on préférait jouer aux jeux vidéos sur la switch, regarder la télé et surtout scroller sur nos portables. Pourtant, c’est grâce à la boîte à livres que j’ai découvert les Harry Potter. J’avais vu les films, pas tous, juste les premiers, parce que les parents disaient qu’après, ça devenait trop violent et que ça ne serait pas bon pour nous. S’ils avaient su ce qui nous attendait… Mais j’aimais bien lire les aventures de Harry Potter : ça me permettait de mieux comprendre, et puis c’était amusant de jouer au jeu des différences : ce qui avait été supprimé dans les films, ou ce qui avait été ajouté ; par exemple, le sort que Ron se jette à lui-même par erreur à cause de sa baguette cassée, sort qui le fait cracher des limaces, eh bien, ça n’est pas dans le livre. On s’y est mis, à la lecture, après la Grande Panne d’Internet. Plus de télé, ni de rézososcios : l’écran de nos portables restait vide. On ne croyait pas ça possible. Pourtant, la panne s’est prolongée ; au début, ça revenait de temps à autre, mais de moins en moins longtemps et de moins en moins souvent. Et puis, on n’a plus eu d’internet du tout. Il y avait aussi de longues coupures d’électricité. Alors moi, je me suis mis à lire pour de vrai. J’ai commencé le troisième Harry Potter. Ma maman n’est plus allée travailler, il n’y avait plus d’essence. À l’école, deux maîtresses ne sont plus venues. Madame la directrice a dit que c’était aussi à cause du manque d’essence. C’est comme ça que les mamans de Louka et de Louis sont devenues maîtresses à leur place ; bénévoles, disait-on (je n’ai jamais bien su ce que ça voulait dire, bénévole, mais je les aimais bien, mieux que les maîtresses qui ne venaient plus). Mon père est parti avec les autres hommes pour se battre, et maman pleurait le soir parce qu’elle n’avait pas de nouvelles.
Je me souviens qu’il faisait beau, et qu’on jouait dehors, dans la cour de récréation, au ballon et aux billes. On restait tard à l’école, puis quand je rentrais, après avoir aidé maman, je lisais. J’ai eu vite terminé le troisième tome, puis le quatrième (celui-là, c’est Lucile, une fille de ma classe de CM1, qui me l’avait donné) ; mais Lucile étaient partie avec ses parents et elle n’avait pas laissé la suite dans la boîte à livres. J’espérais toujours y voir apparaître les trois derniers, parce que je n’avais pas vu les derniers films et que j’aurais bien aimé savoir comment ça se terminait. Mais non, je ne les ai jamais trouvés et donc jamais lus.
Et puis, un peu avant les vacances, on nous a dit d’évacuer. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais j’ai vite compris : on s’est tous retrouvés à marcher sur la route, à pied, avec des sacs sur le dos. Au début, c’était amusant, un peu comme les randonnées des vacances. Maman avait pris sa bicyclette, qu’elle tenait à la main. On y asseyait les petits enfants à tour de rôle. Elle y avait accroché une petite remorque, du genre de celle dans laquelle on emmène les bébés. Elle y avait entassé des conserves, des médocs, des vêtements, et deux couvertures en polaire. Mais pas de livres, trop lourds : j’ai dû laisser mes Harry Potter à la maison. On a marché, traversé des villages vides. Je commençais à avoir très faim et aussi mal aux pieds, mais on a continué. Je n’avais pas l’habitude de marcher autant. Avant, les parents me déposaient en voiture à l’école, ou venaient me chercher. Louis avait beaucoup de mal à avancer et pleurnichait. À un moment, alors que la nuit tombait, on a entendu derrière nous de très fortes détonations, comme dans les films de guerre qu’on regardait avant, quand il y avait encore la télé. Quand on s’est retournés, on a vu de très hautes colonnes de fumée, et l’horizon tout rougeoyant à cause des flammes. C’était très beau et terrible. Nos mères pleuraient, mais on a continué à marcher sur la route. Il s’est mis à pleuvoir. Quand on est arrivé au village suivant, on s’est mis à l’abri sous le préau de l’école. Comme chez nous, il y avait sur la petite place une boîte à livres et quelques jeux. Mais nous étions trop fatigués pour aller jouer. La pluie s’était arrêtée, il faisait nuit et nous avions froid. Alors, les femmes ont décidé de faire un feu avec ce qu’elles ont trouvé, quelques cageots, des planches et les livres de la boîte. Il en restait beaucoup. Ça a fait un beau feu, avec des flammes qui pétillaient et lançaient des étincelles. Les pages des livres gonflaient et se boursouflaient avant de brûler en crépitant. Certaines se tournaient toutes seules. Les mots et les histoires sont partis dans le ciel et les nuages. J’étais si épuisé que je me suis endormi en regardant les flammes danser. Au réveil, il ne restait que des cendres grises et quelques morceaux noirs et calcinés de la couverture d’un gros atlas : on en voyait encore les premières lettres, un A et un T…
Après… après, tout a été de mal en pis. J’ai été enlevé avec les autres garçons, tous ceux qui étaient assez grands pour être enrôlés et devenir soldats. Je n’ai jamais réussi à savoir si mon père est toujours vivant. Je n’ai jamais revu ma mère. Je ne me souviens plus vraiment de son visage. Quelque fois, elle apparaît dans mes rêves, mais elle s’évanouit avant que je puisse garder ses traits en mémoire.
Je me souviens toujours de l’histoire de Harry Potter, même si je n’ai plus jamais eu le temps de lire.
Et là, dans ce convoi de prisonniers entassés dans des wagons à bestiaux, dans ce train qui nous emmène vers l’est, en déportation on ne sait où, ce train qui roule, puis s’arrête, et repart, et s’arrête à nouveau, durant ces haltes interminables où on a froid et faim, il y en a un qui a commencé à raconter l’histoire d’Harry Potter. À chaque arrêt prolongé, l’un de nous lui dit « Raconte ! ». et il reprend son récit. Il se trompe un peu, mais ça n’est pas grave. Il raconte bien. Alors je me dis que – peut-être – je connaîtrai un jour la fin de l’histoire.
Je me souviens des boîtes à livres.