1 | DU MONDE
Pas question que « le vaste monde » « envahisse » « ma petite chambre ».
Exigez « l’infini du désir ». Assez de « fleurs mortes ».
Enass Sultan, « Chronique » / « Tout ce dont j’ai rêvé »,
Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Points Poésie, 2025.
2 | ET LE BUS FILE DANS LA NUIT (NOTES D’AUTOROUTE)
Ciel pâli. Bleu très clair qui tend vers le blanc. Délavé. Noter la pâleur du ciel après le bleu éclatant et blessant de la journée. Écrire le contraste. Et puis ça et là, nuages-moutons, nuage-cheveux. Immobiles à l’œil nu tandis que le bus file. Chercher le nom des nuages. Ils sont petits et nombreux. Certains s’effilochent comme de la barbe à papa. Sous le pâle du ciel, le soleil dore le paysage. Il ne brûle plus. Ne cuit plus la terre. N’ écrase plus les contrastes. Le paysage ne blesse plus l’œil. S’attarder sur les ombres. L’ombre du bus couchée sur l’autoroute, réplique géante qui file vers la nuit prochaine. Ombres portées des arbres dans les champs qui cicatrisent les brûlures du jour. Et puis au loin, horizon laiteux qui peine encore à découper la forme des montagnes. Le bus traverse la frontière indécise entre le jour et la nuit. Le passage d’un nuage précipite l’obscurité, efface les ombres portées, tandis que le soleil rouge fait rosir le ciel bleu pâle. Le vert des forêts se densifie. A l’intérieur, on devine que c’est presque déjà la nuit. Échappées de soleil rouge entre les nuages. Les ombres s’allongent et gagnent du terrain. Au loin, vers les montagnes, le ciel s’obscurcit. L’orage menace. Bientôt les lumières artificielles remplacent la lumière naturelle du soleil. Dresser l’inventaire : les phares des voitures, les enseignes lumineuses des zones artisanales et commerciales, les réverbères, les lueurs des villes dans le ciel obscurci qui écrasent les premières étoiles. Les arbres noirs se découpent maintenant en ombres chinoises sur le ciel bleu nuit. Et le bus file dans la nuit…
3 | FRAGMENTS DE DIALOGUE
Malgré la peur qui te troue le ventre.
– J’aimerais lui dire, juste avant d’envoyer le message, ou bien juste après.
(Silence en face)
– Oui, juste après, c’est mieux.
(Silence en face)
– Tu ne réponds rien ? T’en penses quoi ? Avant ou après ? Je suis prête. De toute façon, je suis prête. Maintenant, j’aimerais choisir le bon moment. Pour elle.
– Pour toi.
– Non pour elle. Moi, je suis prête. J’ai peur mais je suis prête. Je voudrais juste l’épargner encore un peu.
(Silence en face)
– Non, c’est décidé. Je n’enverrai pas le message tout de suite. Fin août… oui, fin août, c’est bien. C’est mieux. Avant, j’ai peur que ça ne gâche ses vacances.
– Tu gagnes du temps. Pour toi.
(Silence en face)
– Et puis, ça ne changera rien. Elle sait déjà.
– Comment ça, « elle sait déjà » ?
– Elle sait déjà. Tu t’évertues, mais elle sait déjà.
– Comment peut-elle « savoir déjà » ? Comment peux-tu en être si sûr ?
– Tu as changé. L’air a changé. L’atmosphère autour de toi a changé. Tu es plus légère depuis que tu as pris ta décision. Malgré la peur qui te troue le ventre. Le plus tôt sera le mieux.
– Elle ne peut pas savoir. J’ai tout fait pour.
4 | ECRIRE NOMADE
Comment continuer l’atelier sur la route ? Sur le fil du départ, je me suis finalement décidé à acquérir un ordinateur vraiment portable et léger, et j’ai laissé à l’abri mon faux ordinateur portable bien trop lourd et encombrant avec son socle de ventilation, afin de pouvoir continuer à écrire, même nomade. Je n’y arrive plus sur le téléphone. Prendre des notes, ça fonctionne. Y élaborer un texte je n’y arrive plus : je ne parviens plus à le déplier dans le petit espace de l’écran de téléphone. J’aurais aussi dû renoncer à toute mise en page pour la version PDF. Après cinq jours de migration et de transition géographique, me voilà donc là avec mon nouvel outil. J’ai pu écrire dans le bus. Et pour la première fois, j’écris sur la petite table en bois dans le camion jaune. C’est bon d’écrire là. Bruit du ruisseau qui court. Fraîcheur de l’air. Le soleil découpe les feuilles des arbres sur le hayon arrière. Je me demande ce que le voyage apportera à ces chroniques. J’ai déjà croisé beaucoup de visages et de regards. J’emporte avec moi la silhouette de cette femme dans la gare routière qui longeait les quais, décidée : elle ne portait pas de chaussures, pieds et jambes noircies, short mi-long et chemise aux couleurs passées, cheveux courts, petite, un bloc notes ouvert calé sous son bras gauche avec un crayon et une cigarette, un gobelet dans la main droite. Ce bloc-notes m’a intriguée. J’aurais aimé pouvoir y lire ce qu’il y était écrit. Elle m’a fait penser à Yvana, l’une des âmes errantes que j’ai plusieurs fois croisée à Basse-Terre et à qui j’ai commencé à inventer une vie. Ce qui m’a émue chez cette femme dans l’agitation de la gare : sa grande vulnérabilité, et, pourtant, en dépit de tout, sa détermination, sa force.
5 | ECRIRE AVEC ALBANE GELLE : TENIR DEBOUT
Tenir bon malgré envers et contre tout traverser les ornières et les nuits sans lune et les tempêtes et la pierre lourde au fond du ventre-étang, et les mangroves dans le dédale des palétuviers, et l’obscurité de la forêt, contre vents et marées pieds et poings déliés peurs démâtées vent debout
Tenir registre des livres lus des films vus des pays voyagés des visages rencontrés des voix entendues de ce qui va et vient ne reste pas rêves souvenirs sensations vie vécue ou pas ou peu ou si peu on dirait à force d’oubli rattrapé de justesse par l’écriture sur la page debout
Tenir ferme fragile dans sa main ténu le fil des jours faire des nœuds s’emmêler se prendre les pieds et puis parfois se dire que oui c’est bon ça tient quand même qu’il est solide malgré tout le fil dans la main bout à bout debout
