celles qui osaient si peu ou trop ou mal

Celle qui fille de concierges montés du Tarn à Paris fut première vendeuse chez Poiret et en obtint un prêt qui lui permit d’ouvrir sa propre maison de couture 60 ouvrières rue Duphot- Deauville- Montecarlo, celle qui soigna si bien le mari de sa soeur admirée-haïe, médecin blessé à la grande guerre, qu’ils filèrent ensemble et firent une demi-sœur à leur fils-neveu, et par delà la trahison continua à imiter sa soeur admirée-haïe en tous points, celle fille d’un érudit communiste qui l’inscrivit au cours Désir, lui refusa le le droit d’épouser un noir très noir et mourut avant de la voir épouser un corse schizophrène joueur d’accordéon et devenir fille de salle dans les hôpitaux, celle qui distribuait sans convictions Heures Claires et votait PCF par pure docilité teintée de ressentiment à son époux, celle qui modiste enfanta trois filles et ne laissa à ses petits enfants que le souvenir de son appartement assombri par des volets clos et d’une vieille aux yeux durs brandissant sa canne au moindre de leur remuement, celle qui à jamais célibataire bien qu’on la dit d’une beauté et d’une intelligence extrêmes hurlait à l’’injustice à travers une correspondance venimeuse et au sein des déjeuners de famille, ne travailla guère et finit les jours de sa mère dans un gourbi près du port où elle lisait tout ce qui se pouvait lire, celle qui devenue folle à quinze ans traita sa mère de salope alors qu’elle était la plus réservée et la plus docile des jeunes filles, celle qui obsédée d’hygiène vivait toute visite comme une intrusion microbienne, celle la même qui a épousé un tubard promis à une mort imminente et dont le demi-poumon dura pourtant 104 ans, celle qui fut envoyée dans la famille à Nice quand sa mère enceinte de son troisième enfant était menacée de fausse couche, elle y connut son grand-père dont elle aima plus tard un véritable sosie, celle dont la mère a dénoncé le père alors qu’elle avait trois ans, père qui après avoir échappé aux franquistes se joignit à la Retirada, s’échappa d’ Argelès puis embarqua sur le Winipeg affrété par Pablo Neruda pour aller mourir au Chili, et est demeurée inconsolable de cette perte, celle qui bien que d’éducation bourgeoise a fait buter le vieil homme dont elle était la dame de compagnie après lui avoir fait signer un testament à son avantage et fut condamnée à mort, graciée et emprisonnée 20 ans  à Hagueneau, celle qui suivit son époux à Paris avec la promesse d’une vie matérielle plus agréable et paya ses dettes aux impôts avec ses économies, celle qui recopiait dans son appartement de la rue Vivienne des modèles Chanel pour deux ou trois clientes argentées dont Line Noro, celle dont je ne sais rien mais dont je peux deviner qu’elle vit son mari paysan devenir un autre homme du jour où il devint maçon et profita de l’expansion de la côte d’azur, celle qui épousa le veuf de sa soeur pour que son patrimoine ne se perde pas dans une autre famille puis vécut veuve à son tour dans l’attente de rouler les gnocchis, farcir les petites sardines et découper les raviolis pour la joie de la parentèle descendue de Paris qui suscitait la sienne, celle qui n’a jamais dépensé l’héritage indûment acquis selon ses soeurs mais put grâce à lui rester presque jusqu’au bout chez elle, celle qui avait du poil au menton et qu’il fallait embrasser tout de même ce que compensait son extrême gentillesse, celle qui prendra des bains de mer quotidiens sur sa plage privée au-delà de ses 80 étés, celle qui quitta Angers pour vivre à Barcelone qu’elle quitta avec sa toute petite fille en 36 après avoir dénoncé son mari aux franquistes pour des raisons restées mystérieuses, celle qui partit d’Angers en 48 se réfugier à Barcelone où elle épousa un beau polonais, amour qui lui couta 17 ans de vie dans le paradis socialiste, celle qui prit en grippe son mari en le voyant allumer deux bougies au pied d’un portrait de Staline, celle qui fut obligée en 72 de quitter la Pologne à 13 ans où elle laissa son enfance, ses amies, son père, son collège, ses habitudes et ne s’en remit jamais, celle qui a finalement emporté le cœur du beau cousin adoré sans qu’on comprenne ce qu’il trouvait à cette petite vendeuse divorcée et déjà mère et qui de plus se vit offrir le guéridon tripode du salon, celle soeur du cousin adoré pareillement belle mais froide et hautaine dont la fille atteinte de mucoviscidose parlait lent comme pour retenir le temps et mourut enragée de peur à l’âge de vingt ans, celle qui pépiait joyeux et avait pourtant été maltraitée par son premier mari épris de boisson, pleurait en secret son unique petit garçon mort du ver solitaire à neuf ans dont il vomissait douloureusement les anneaux, et conservait enveloppés dans un mouchoir le nounours et le petit revolver de son fils chéri, celle qui se dépêcha de retomber enceinte après la perte de son unique petit garçon à deux heures de vie et me voici ! celle qui aurait tellement préféré que je ne naisse jamais et ne sait que faire de sa colère, celle qui hurlait depuis la fenêtre de sa loge parce qu’on piètinait la pelouse ou les rosiers du jardin de l’immeuble, celle qui vendait le lait à la tirette et sachant tout sur tous régnait dans sa minuscule crèmerie-épicerie où il y avait toujours la queue, mais qui à l’ouverture du Carrefour de Créteil vit se vider sa boutique où l’on achetait de temps en temps et par pure pitiéune boite de conserve, celle qui avait de grands yeux irisés, le parler lourd de la Brie et trainassait derrière les gars du village après avoir fait la vaisselle et la cuisine dans sa maison au toit crevé où l’on vivait à dix, celle qui se sentait généreuse de donner toutes ses poupées à deux petites filles de la campagne briarde qui les recevaient les yeux tristes, sachant, elles, qu’elles seraient aussitôt perchées en haut de l’armoire à l’abri de leurs mains sales, celle qui tomba folle amoureuse d’un polonais à peine sorti du paradis communiste quitte à mettre bien mal à son aise son papa communiste, celle qui refusait de reconnaitre que son mari avait des ascendances juives… celles qui sont ma source, mes maitres, mes contre-exemples, le sel le poivre et le vinaigre de ma vie comme autant de questions que vient poser le simple fait d’exister…

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui est je, je arrive pas à dire je, ni écrire je, ce n'est pas du jeu de devoir faire une bio quand on sait pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui aime écrire, semble-il, et puis bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

7 commentaires à propos de “celles qui osaient si peu ou trop ou mal”

  1. celles qui furent folles ou non mais toujours fortes, par obligation ou non, celles qui de toutes façons furent au plus haut point… et lente succession-avalanche dont on sort un peu ébouriffé

  2. Merci de votre lecture Brigitte. J’ai le sentiment de m’être un peu noyée dans cette proposition, m’en vais apprendre la brasse dans le champagne, et vous souhaite le passage de l’an neuf le plus réjouissant possible 🙂

  3. Cath’, Cath’, ce texte c’est de la bombe !
    Les femmes dégueulent leur laideur, celle contenue à l’intérieur, celle qui explose. Et j’aime ça. On sort de ce côté parfois étouffant de la femme victime de la société, du système. Elles ont le mauvais rôle, elles font mal, et ça fait un bien fou !
    Et puis, tant de détails, de précisions qui rendent ton texte personnel.
    Alors BRAVO !

  4. je reconnais qu’il n’y a pas que des saintes dans ma tribu, mais non, toutes n’ont pas été vilaines ! Mais tes commentaires sont toujours tellement gentils…

  5. Mouvements, retournements, et Histoire
    Et amour et trahison, des histoires singulières, une trame serrée, un rytme vif, je suis presque essoufflée à la fin de la lecture
    Quel texte !