épuisement du coin

Il essaye de s’installer dans les odeurs du lieu, elles ne sont plus exactement les mêmes. Il hume si fort qu’il parvient à peine à transpercer le pesant renfermé qui masque ce qu’il cherche à retrouver en rentrant là, à nouveau, après toutes ces annéesCe qui fut son coin, à elle. Briser la coquille qui renferme sa voix tue depuis si longtemps, mais la briser comment ? Comment maintenir la voix intacte tout en défonçant la coquille ? Ne pas laisser échapper les perles évanescentes dissimulées derrière les coins carapaces, attraper les sons, était-ce encore possible ? Entendre les voix épuisées. Oui, les voix épuisées de n’avoir pu que geindre des douleurs, de n’avoir pu donner forme aux mots sans détours, sans cris, sans plaintes, justes des mots qui se seraient tenus là, bien droits, bien solides, des mots-statues- pour- l’éternité, inébranlables cathédrales de soi. Non, au lieu de cela, il fallait percer les sons presque inaudibles, capitonnés dans les coins d’une demeure sans vie. Il demeurait là, avec son sac bandoulière, bras ballants, ne sachant où les mettre pour se poster en attente, embarrassé par ce surcroit de soi, par ses extrémités terminées en boutons de manchette trop brillants pour l’opacité des coins, ne sachant pas non plus ce qu’il devrait entendre, comment il devrait exploser les coins pour préserver les voix. Non il ne savait pas, trop habitué aux voix prêtes-à-porter, aux portes voix universels, aux prêtes noms sans consistance, au brouhaha permanent de sa vie citadine imperméables aux coins, une vie de lignes droites, de fuites dépoussiérées de tout accroc possible , de toute toile d’araignée impromptue- il ne savait pas qu’elle avait peur des toiles d’araignées malgré tout, enfant, non il ne savait rien, ou presque rien-. Alors il humait, essayant d’épuiser l’air jusqu’à l’odeur, une odeur qui viendrait bousculer les siennes, celles de ce corps lisse, épilé, huilé, parfumé, les odeurs bien maîtrisées de soi, qui refoulent la transpiration, les sécrétions, les puanteurs, les effluves qui montent en soi depuis soi. Il ne les supportait pas, son corps se construisait dans une permanente barrière à soi à grands coups de Pschitt de luxe, parfums, after-shave et déodorant sans alu. Entendre sa voix depuis le coin, sa voix à elle, celle de la saleté, du corps dégoulinant de peur, rempli des odeurs nauséabondes que d’autres corps venaient déposer dans son corps à elle, sans qu’elle ne dise rien, car elle ne pouvait que gémir sans mots.

A propos de Marie-Caroline Gallot

Navigue entre lettres et philosophie, lecture et écriture.

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