JUIN

A-t-il plu une seule fois en douze années de juin ? La première année, ne compte pas dans la litanie des anniversaires. C’est l’année qui inaugure l’après. Celle du chagrin, de la colère, du déni aussi; passent les  mois qui semblent des années et la peine se cache au creux des vertèbres. Le juin de cette année là,  il faisait grand soleil. La tombe était ouverte. Des marguerites  il y en avait à foison, en bouquets sans papier. Et d’autres fleurs qu’il n’aurait pas voulues. 

Il y a un jour pour les morts qu’on le veuille ou non, de la Toussaint ou tout autre, qu’on le partage ou pas, qu’on se le dise ou non. Il y a un jour parmi les jours où l’on ranime les fleurs et les flammes et où l’on s’en va parler aux pierres.  

Ce serait juin avions nous dit au début de la deuxième année. Se retrouver en juin. Il y avait la maison. Nous pourrions boire et manger ensemble sur la terrasse puis aller chacun à son rythme à pied ou en voiture jusqu’au cimetière. Onze ans : peu ont manqué le rendez-vous de juin. 

La main de l’enfant se pose sur la pierre – cette robe tablier imprimée de coccinelles qu’elle porte – c’est juin dernier ; cette robe je l’avais vue sur une autre des années plus tôt. Le soleil brûle et l’enfant assise sur la stèle porte la robe d’une autre. Elle porte la robe d’une enfant qui occupe à présent une place à la table des grands, je l’ai vue tout à l’heure qui buvait un verre de vin et fumait une cigarette sur la terrasse. 

Trois enfants étaient nés en 12 années de juin. Il y avait eu des morts, quelques une. 

L’enfant a posé une main sur la pierre, elle cache ses yeux avec son autre main. Vous diriez une prière. Vous diriez un chagrin. Elle se cache du grand soleil brûlant de juin. Le terrain avec ses pierres couchées, ses croix, ses marbres, il penche ; c’est une pente abrupte adoucie par l’épaisseur de l’herbe. Elle plonge. De l’autre côté de la route en contre bas, deux chevaux s’ébrouent. Un poulain tremble sur ses pattes d’échassier. Des chevaux, dans le champ qui fait face au cimetière, je crois qu’il y en a toujours eu. — As-tu as vu le petit cheval? Et l’enfant assise sur la stèle court vers le muret pour voir le cheval enfant. 

Nous avions marché en file indienne au long du ruisseau. Il faut une demi heure en flânant pour rejoindre le cimetière.  Nous étions d’abord passé devant le lavoir. Le fond noirci d’algues était comme un miroir. Le chemin on le prend sur la gauche avant le grand virage de la route qui monte à l’église. On marche deux par deux, à trois c’est plus périlleux on risque de tomber dans l’eau. Des places s’échangeront au fil de la ballade. Certains, qui ne se sont pas vus de l’année, se diront, parfois à voix plus basse, ce que fut cette année et se jurent que cette fois ils se verront plusieurs fois avant juin. Les plus petits goûtent leur liberté. Ils courent. Vont et viennent dans la lumière soyeuse. Le miracle renouvelé de l’eau. Les reflets qui rendent l’herbe plus belle encore. Les fleurs on dirait des bijoux. Ici la transparence du ruisseau est inouïe. Ils s’arrêtent pour compter  les têtards, voudraient pêcher. On leur raconte la pêche aux cailloux de l’enfance. — oui du premier coup avec une pierre. Les pieds nus dans l’eau. Il faut rester immobile. La pêche demande de la patience. On attend avec la pierre dans la main. Quand le poisson est assommé. On le met dans un seau. Cette histoire ni vraie, ni fausse, n’est pas du gout de tous. Les enfants l’adorent la redemande d’une année sur l’autre. 

Quand on passe devant la mairie on sait qu’on est à mi chemin. On a toujours un mot pour leur noce. On aime se souvenir de ce samedi d’avril, et ça leur fait plaisir. On dit qu’on avait pris le même chemin et que la robe blanche s’était accrochée aux ronces. On dit, et ça leur fait plaisir, que le temps était radieux, que cette noce à la campagne c’était aussi beau qu’une partie de campagne de Renoir : — Qu’elle était joyeuse votre noce de campagne.    

Le rosier a grandi. Les cailloux, la bougie casher dans sa boite de conserve, les fleurs fraiches et la croix incrustée dans la pierre, tout se mélange. Dire, sans expliquer, à la nouvelle amie de T qui est allemande — ce qu’il aurait trouvé très bien — que chez nous ce n’est jamais très orthodoxe. 

On a apposé une main sur la pierre. Déplacé un caillou . Arraché cette plante envahissante.  On parle de lui.  Ou d’autre choses. On parle de lui en parlant d’autre chose. Un enfant demande : — C’est quoi  ici ? C’est qui lui qu’on ne voie pas ? « C’est une chambre avec pleins de lits sous la terre et les dormeurs ne se réveillent pas. » Qui a pu lui répondre ça ?  

Ce onzième rendez-vous de juin il y a l ‘événement de l’accordéon. A cause de son accordéon, il n’a pas fait la marche avec nous. — C’est lourd. Il nous attend flanqué de son ventre à soufflet. Il va jouer et nous chanterons. Combien sommes-nous, assis, couché dans l’herbe ? Les chaussures, les vestes ont valsé. Elle dit : — C’est Woodstock aujourd’hui. Les enfants ont pris les arrosoirs ils vont entre les pierres, ils arrosent aussi les fleurs en plastique. Elle dit : — Qui sait si ça ne poussera pas un jour. Elle s’éloigne. 

On ne dit pas les déflagrations de chagrin. C’est palpable dans les silences comme dans les rires. C’est palpable au moment de se séparer. On fait trainer malgré les embouteillages qu’on aura toujours en rentrant. Quelque fois on a rien ressenti. Juste un grand plein d’absence. On a eu le plaisir d’être ensemble. On cherche son chagrin. Il reviendra : il n’était pas d’Anniversaire.

Entre le cimetière et le grand porche, il y a un seuil couvert, avec des bancs. Les derniers à partir s’y assoient « à la russe » comme on fait quand on quitte la maison : cette pause sur le banc du jardin. 

Certains empruntent le chemin du haut pour repartir. La barrière moderne ouvre sur une route caillouteuse. Par la fenêtre des mains s’agitent, et, la poussière vole dans le bruit des moteurs. 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

2 commentaires à propos de “JUIN”

  1. Quelle beauté ! Comme c’est donné à voir, à entendre, à toucher… Et juin dans tout ce visuel parfaitement utilisé dans son rôle incongru et détourné. Merci. Consigne respectée mais que j’ai totalement oubliée en lisant. Il a raison, François, ça fonctionne super bien ici, heureusement que pas lu avant d’écrire. Lol. Parfait. Poignant aussi le début. Et si vrai les rendez-vous où est convié le chagrin et où il restera absent.

  2. Anne merci de votre lecture. Vous êtes toujours là! Votre regard comme vos textes sont précieux, ils offrent un supplément de vie à l’atelier .