L#10 Ressassement

Jamais jusqu’à présent elle n’a vraiment quitté la ville — Elle pense — Elle a bien plusieurs fois déménagé — À part une ou deux autres villes — Mais pour changer de quartier — Plutôt — Et encore — C’est resté le plus souvent dans la même zone — À l’intersection de quatre districts — Au centre un carrefour — Quatre parties — Deux rues frontières — Deux boulevards frontières — En croix — Parts de districts délimités — Au milieu du carrefour — Une station — Transports en commun — Premier et deuxième secteurs — Répartis de chaque côté de la rue numéro deux — Troisième et quatrième secteurs — Partagés par la rue numéro un — Premier et troisième — Séparés par le boulevard numéro deux — Deuxième et quatrième — Coupés par le boulevard numéro un — Rayonnant autour de la station — Elle a élu domiciles — Trois fois — Depuis le carrefour — Dans trois districts sur quatre — Premier — Passage numéro un — Troisième — Boulevard numéro deux — Quatrième — Cour numéro trois — Une grande cour — Ouvrant sur la rue numéro un — Cernée par trois immeubles — Deux sur la rue numéro un — Directement sur le trottoir — Le troisième en renfoncement — Celui de gauche — Face à la cour — Menaçant ruine — 48, rue numéro un — Soutenu par des madriers — Des IPN — Jambes de force — Palissade — Inhabité — Depuis longtemps — Sur sa façade — Enseigne de café — À la liberté — Début du vingtième siècle — Quatre étages — Voués à la démolition prochaine — Des rats y sont chez eux — Même pas squattable — En face de lui — Deuxième immeuble — Sur la rue — 44, rue numéro un — Tient bon — Pharmacie de l’Étoile au rez-de-chaussée — Six étages — Habités — Prolétaires — Familles d’immigrés — Étrangers — Improductifs — Le troisième immeuble — Au fond de la cour — 46, rue numéro un — La cour numéro trois proprement dite — Haut bâtiment — Encore plutôt propre — Des étages — Six — Les logements ont l’air assez grands — Larges fenêtres — Ce qui fut un gros cinéma — Petit théâtre — De quartier — Au rez-de-chaussée — Jusqu’aux années soixante — Devenu vaste entrepôt — Une barrière basculante — Fragile — Entre le 44 et le 48 — Limitation de l’accès aux voitures — La cour se prolonge — Derrière cet immeuble du fond — En passant sous un porche — Qui fait tunnel — Vers une autre partie de la cour — Donnant dans la courte rue numéro trois — Pavée — Torse — Les petites rues du secteur — Entrelacs — Elle y a passé du temps — Et occupé de l’espace — Et cherché le génie du lieu — Elle pense — Dérives — Prolongées — Infinies — Explorations des étroits carrefours — Des venelles — Courbes de niveau — La colline — Terrains vagues et pentus — Elle a pu cheminer d’une rue du haut à une rue du bas — Traversant des cours des ruines des friches des escaliers d’autres rues des passages des portes cochères des jardins — La diversité — Sans code d’accès privé — A été son territoire de flânerie — Faisceau de lignes d’errance — La carte de ses trajets aimés — Arrivée trop tard dans le quartier — Pour connaître tous les cinémas — Semés le long de la rue numéro un — Onze en tout — Détruits — Transformés — Hors d’usage — Obsolètes — Elle aura habité au-dessus de l’un d’eux — Troisième étage — Cour numéro trois — C’est déjà ça — Elle pense — L’immeuble cour numéro trois avait sur son toit terrasse une grande maison — Curiosité — Posée — Perchée — En surplomb de toute cette ville — Ville que jamais jusqu’à présent elle n’a véritablement quittée — Elle a bien habité d’autres villes — Aussi — Mais pas au point où elle a habité celle-là — Peut-être cette ville de l’Est — Elle y a vécu deux fois — À dix ans d’intervalle — Incroyable comme tout a changé — Pense-t-elle —  En dix ans — Vieille cité du début de l’Europe centrale — Charbonneuse — Ville paneuropéenne entièrement rénovée — Nettoyée — Contraste — Violent —  Plus personne pour parler la langue de la région — Tout le monde avant — Toutes langues mêlées maintenant — Sont restés les trajets — Aimables — De secteur à secteur — S’est presque perdue l’authenticité — Demeurent des lambeaux — Agrippés aux maisons aux fontaines aux parapets de ponts — Aux gargouilles en cuivre des bâtisses à colombages — Tout cela bel et bon — Mais ne vaut pas son territoire — Aux quatre districts — Dans sa ville — Elle pense — Territoire — Son fief — Découvert un samedi matin — Au printemps — Débouchant de la station — Au centre du carrefour — Avec une amie — Petit marché aux puces — À même les trottoirs — Une rue qui monte — On est à mi-pente — Une qui descend — En face — Deux boulevards en enfilade — Tout en croix — Et le soleil — De ce matin-là — Elle s’est juré d’habiter ici — Ce jour-là —  Vers onze heures — Découverte — Révélation — Tombée amoureuse — D’un seul coup — D’un lieu sur Terre — Et dans la ville — Puis il y a eu cet ami habitant du quartier — Troisième secteur — Né ici — Lui a fait visiter — Pendant des jours — Les quatre districts — Avec leurs particularités — Population — Anecdotes — Mouvements migratoires — Fontaines cachées — Terrains vagues — Esplanades déglinguées — Squats — Bombages — Tracés de rues anciennes — Bornes et pavés — Plâtras — Repaires de brigands — Palissades en béton — Église temple synagogue mosquée — Dans la même artère sinueuse — Vielles échoppes et vieux hôtels en décrépitude — Et cette vie — Sourd partout des passages — Jaillit des villas — Tout le temps — Malgré — Ou à cause de la vétusté du bâti — Malgré — Ou à cause de l’enracinement du peuple — Dans le temps long — Dans l’histoire de ce lieu d’accueil — Qui également l’a accueillie — Pense-t-elle — Jamais jusqu’à présent — Elle n’a vraiment quitté la ville — A-t-elle eu raison — Voyager maintenant — Tant précipitée — Elle n’a pas pu rester — Il a fallu qu’elle s’arrache — Qu’elle quitte ses rues — Ses parcours favoris — Ses habitudes de marche — Ses haltes dans les bistrots — Ses voisins — Son médecin — Son tabac — Sa marchande de fleurs — Les anciennes petites manufactures oubliées — Les façades à moitié repeintes — À moitié décrépies — La peau des murs — Les cités de béton carrelé — Les impasses bordées de pavillons minuscules — Les rangées d’arbres — Les grilles — Les serpillères aux coins des croisements — L’eau courante des caniveaux — Le long toboggan du haut terrain vague — Les palissades en tôle ondulée — La terre battue — Les affiches déchirées — Les réverbères — Les montées — Les descentes — Les creux dans le pavage des allées — Les bornes sous les porches — La végétation sauvage — Herbes folles sureaux fourrés — Dans les encoignures — Les verrières en dents de scie des ateliers — Ce qu’elle a aimé — Elle pense — Il a fallu qu’elle lâche tout — Qu’elle fuie — Qu’elle se retrouve ailleurs — Dans le plus pur ailleurs — Le plus au loin de ça — Une grosse bourgade — Au centre du pays — En direction du Sud — Elle s’est souvenu du nom — A pris son billet — A rassemblé des affaires — Tant précipitée — A voulu disparaître — S’éloigner du plus qu’elle a pu — Elle a dû laisser beaucoup derrière elle — Elle pense

A propos de Fil Berger

Fil Berger, je, donc, compose les textes qu’il écrit avec des artefacts sonores et graphiques et ses pièces musicales avec des artefacts d’écriture et graphiques. Le tout cherche, donc, une manière d’alchimie modeste située entre ces disciplines. Il a publié des livres d’artiste avec le plasticien Joël Leick chez Æncrages et Dumerchez. Quelques revues comme Paysages écrits, Traction Brabant ont retenu des textes. Il a travaillé et composé des pièces musicales documentées sur CD. Il a partagé pendant plus de vingt ans des moments de création avec des chorégraphes, des plasticiens, des auteurs, des improvisateurs et des compositeurs. Il a animé des ateliers d’écriture et de partitions graphiques avec des personnes de toutes sortes. Fil Berger, je, donc, est un improvisateur qui compose et performe en forgeant ses propres outils, ses champs lexicaux, ses instruments, sa présence au monde en les mettant sans cesse en variation continue. Son travail est la recherche de convergences multiples entre... l’idée et la pratique du « baroque » et... la pratique et l’idée de l’insurrection « œuvrière » autonome.

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