#L4 | sédimentations

françoise renaud, côte de Jade 2016

Comment ça a commencé pour moi, le goût des mots ? Comment ça a commencé, les livres dans les mains, les pages tournées avec le doigt mouillé, les mots forts en train de rentrer dans la tête, dans le corps, y déposant des particules pareilles à des limons fertiles ?

Peu de livres à la maison dans mon pays pauvre, donc peu de choses restées en moi sinon les aventures du Club des Cinq et l’encyclopédie Tout l’univers en huit tomes (1972), numéro en jaune sur la tranche rouge. Le soir je lisais deux trois pages avec application, navigant entre géographie, astrologie, histoire antique, tout à fait fascinée. Les études lycéennes ne m’ont guère laissé de trace sinon Salammbô, si belle, et les poèmes de García Lorca en leçons d’espagnol.

En fait ça aurait commencé plus tard. Au hasard. Au fil des années.

Cette découverte dans une librairie nantaise : Le Mort de Georges Bataille en version coffret noir et blanc pareil à un cercueil contenant les pages tels des cartons de deuil — jamais je n’avais vu un « livre » pareil. Et puis Neige de printemps de Yukio Mishima, celui qui s’est tranché le ventre en 1970. Étrangeté de la culture japonaise, lame affûtée d’un katana, tissus précieux avec oiseaux et pivoines – tellement nouveau pour moi. Julien Gracq m’a percutée à travers le pays breton qui est aussi le mien, les rivages, les îles, La forme d’une ville. L’art de la métaphore. Ensuite il n’y aurait que des femmes, enfin je crois, même si j’ai été remuée par La Mort de Virgile d’Hermann Broch, Les Asiatiques de Frédéric Prokosch et L’Homme sans qualités de Musil. J’oublie Lumière d’août de Faulkner – un véritable choc –, Fictions de Borges, Bernard-Marie Koltès comme un poing dans le ventre. J’oublie les scandinaves avec une langue si forte si précise, L’enfant brûlé de Stig Dagerman, Benoni de Knut Hamsun. D’autres encore.

M’en venir à Duras, avec la chaleur étouffante de l’Inde, une histoire de vice-consul et une autre de ravissement. L’obstination, cette langue si singulière qui me parlait dans le dedans, le il, le elle – et moi, qui suis-je dans tout ça ? –, sa voix en arrière, rauque, ventrale.

Annie Ernaux et ses affaires de femme, ses Armoires vides, ses blessures qui ressemblent aux miennes. Virginia aux grands yeux mélancoliques, Les vagues et La Promenade au phare. Toni Morrison, la puissance de sa chair. La demande de Michèle Desbordes. L’Annonce de Marie-Hélène Lafon. Vous toutes compagnes qui m’ont jeté du feu dans le cœur et attisé mon désir de faire.

codicille : pas trop su comment m'y prendre, ma culture littéraire bâtie sur le tas, dans le désordre, au hasard des découvertes / ai décidé de raconter simplement en balayant le champ / comme si chaque livre avait déposé une sorte de poussière en moi, un limon fertile / me suis demandée où je me trouvais au milieu de tout ça...

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

8 commentaires à propos de “#L4 | sédimentations”

  1. Ça me touche beaucoup ce que tu dis du milieu dans lequel on monte en graine. Chez moi non plus pas de livres, ni d’enfant ni d’adulte, pas de bibliothèque municipale, juste une flopée d’encyclopédies feuilletées sans rien en retenir (je crois) mais c’est par l’encyclopédie que la peinture a cogné et fait son travail… J’ai commencé à lire vraiment après 23 ans, et toujours mal à l’aise à 53 avec la culture littéraire qui clignote “gros bourge”… pardon pour ceux que le mot heurtera, c’est sûrement moins vrai aujourd’hui, j’espère, je ne sais pas… en tout cas Duras, Ernaux, Lafon, Morrison, elles font soeurs pour moi. Merci Françoise 🙂

    • Toujours cette honte de l’origine qui peut nous poursuivre longtemps , extraction paysanne qui laisse des traces mais nous enrichit d’une autre façon…
      Ainsi nous n’avons pas eu de formation classique et ça n’est pas grave (pour ma part, j’ai fait des études scientifiques), mais parfois on en souffre…
      Isabelle, “ma sœur”, je te retrouve plus loin…

  2. merci Françoise pour ce partage. bien sûr certains me parlent comme Ernaux, Duras, Koltès, Gracq, Morrison et aussi Desbordes… La Demande, quel magnifique souvenir, quelle langue!
    et puis l’envie d’aller voir plus loin encore

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