#L8 | La forme que prennent les choses oubliées

Dans une vaste maison qui n’est pas la sienne, qu’elle a investie et dans laquelle elle vit depuis peu de manière illicite, en intruse, essayant de faire le moins de bruits possible pour ne pas attirer l’attention des voisins, ce qui oblige discrétion et chuchotement alors qu’il arrive au couple de plus en plus fréquemment de ne pas être d’accord, rien de plus difficile que de se disputer à voix basse, en murmurant piques ou invectives d’un air retenu, cherchant à maîtriser le volume sonore de sa voix quant tout pousse au débordement et à l’excès, aux cris intempestifs, il n’est pas aisé d’y circuler discrètement, en évitant par exemple de jour les longues pauses devant les larges fenêtres, qui pourtant attirent le regard admiratif, la maison est ainsi élaborée, sur un promontoire qui surplombe toute la ville, et qui incite à rester de longs moments à observer le paysage sans cesse changeant, sous l’influence de la lumière, du jeu des nuages et des variations de son tempérament, ce qui modifie considérablement l’attitude et l’envie de se déplacer dans les différentes pièces de la maison, d’y vivre au quotidien, même pour des gens comme eux qui, par la force des choses, ont pris l’habitude de vivre en reclus comme des clandestins, le paradoxe étant qu’ici, si celle demeure leur appartenait, ils pourraient y couler des jours heureux c’est certain, car c’est une très agréable bâtisse. Il y a des personnes peu douées pour le bonheur, est-il possible qu’il en soit de même pour certaines maisons ? Elle se pose la question en arpentant méticuleusement toutes les pièces. La tâche d’en faire le tour complet et d’en mesurer l’ampleur est longue et fastidieuse, saisir sa forme intime, appréhender sa matrice, en un mot s’y sentir chez soi. Il y a des maisons qui vous accueille immédiatement et d’autres qui exigent du temps pour les amadouer, comprendre leur circulation interne, leur harmonie secrète. Cet édifice est construit sur le modèle d’une tour ancienne, s’élevant sur le point le plus haut de la Butte, tel un phare protégeant les navires et les orientant au large, avec un ample socle au sol, qui s’ouvre sur un petit jardin aux massifs d’arbustes si denses qu’on ne peut l’apercevoir depuis l’extérieur, ni deviner sa forme ou sa taille, depuis la rue qui fait le tour de la Butte. Au rez-de-chaussée les principales pièces à vivre, une entrée minuscule conduit au salon et à la salle à manger, les deux sont contigus, une cloison qui existait à l’origine a été détruite il y a quelques années, cela se devine à la ligne de démarcation encore visible au plafond. Cette réunification des deux espaces permet de faire entrer un peu plus de lumière, le jardin avec ses nombreux bosquets d’arbustes qui ceinturent la barrière jusqu’à la recouvrir complètement au point de la faire disparaître derrière une masse végétale compacte, a considérablement été réduit avec les années, limitant l’entrée de la lumière à cet étage. C’est là qu’ils vivent la plupart du temps à l’abri des regards, même si la tentation est grande de monter dans les étages supérieures. Ils réservent ce temps pour le soir. La ville est si belle de nuit depuis la baie vitrée du dernier étage. En bas, les espaces y sont beaucoup plus étroits mais à cet endroit la lumière et la vue sont tout à fait remarquables. Dans le salon, le seul meuble encore présent est un large canapé à l’assise avachie en cuir usé par le temps. Il y a quelque chose d’étrange dans cet endroit, d’indéfinissable, bien sûr la maison a été abandonnée, vidée de la plupart de ses meubles, à part ce couple, personne n’y vit, si on peut appeler cela vivre en se cachant comme ils doivent le faire, terrés à l’intérieur depuis plusieurs mois, limitant leurs sorties. Une épaisse couche de poussière recouvre les rares meubles qui n’ont pas été déménagés. Des lits dans chacune des deux chambres, une toute petite au rez-de-chaussée, où dort leur fille, une seconde un peu plus spacieuse au second, mais ni draps ni couverture. Une table et des chaises dans la cuisine au rez-de-chaussée, le nécessaire pour cuisiner, couverts, assiettes et verres. L’impression que l’appartement a été vidé de l’essentiel de ses meubles personnels en vue d’être loué en meublé. Le charme de la maison est indéniable et quelle situation sur la Butte. Au premier étage, la chambre où couche le couple, une salle de bain et un dressing. Le volume entier de cet étage est un peu plus réduit que celui du rez-de-chaussée. Au-dessus, le troisième, chaque étage de forme différente, comme un cube posé sur un autre, laissant l’impression que chaque étage a été pensé indépendamment, par étapes successives, époques différentes, les unes après les autres, en réduisant progressivement le volume de sa structure, ce qui a produit cette forme de tour vue de l’extérieur, quand on observe attentivement le bâtiment. C’est au dernier étage qu’est situé le poste d’observation, la partie baroque de la maison, une pièce sans fonction particulière, ni vraiment un bureau, en tout cas aujourd’hui ni table ni chaise ne laissent penser à cet usage potentiel, ni une terrasse, mais c’est le meilleur panorama sur Paris. Le soir la femme y monte discrètement y fumer une cigarette, elle n’aime pas trop l’idée que sa fille la voit fumer même si elle se doute qu’elle est au courant. La maison a été rangée après le déménagement en vue sans doute de la louer, peut-être même de la vendre, mais dans l’attente de cette vente, certains meubles ont été laissé, c’est ce confort spartiate amplement suffisant pour des fugitifs comme eux, qui leur permet de vivre dans cette maison. Ce qui étonne c’est qu’il demeure, en plus de ces meubles et ustensiles nécessaires laissés sur place, quelques vestiges d’un temps plus ancien, dont on peine à deviner pourquoi ils n’ont pas été enlevé avec le reste, négligence ? manque de temps ? aveu d’impuissance ? difficile à dire. À certains endroits, dans le salon par exemple, on peut trouver disposées contre l’un des pans de mur, plusieurs piles de journaux les unes à côté des autres, lorsqu’on les compulse, on se rend compte qu’il s’agit d’une série du quotidien Le monde, sur une période de plusieurs mois, l’automne de l’année dernière. La série complète de tous les numéros, il n’en manque aucun. Le ménage n’a pas été fait depuis plusieurs semaines, mais il a dû être pris en charge juste après le déménagement du propriétaire, cette maison a été emplie de meubles, de bibelots, dans un désordre qu’on devine à certains menus détails, cette pile de journaux en trahit notamment l’ancienne présence. Elle ne sait pas pourquoi, elle imagine toute la pièce remplie de ces journaux entassés jusqu’au plafond, chaque jour le journal qui s’empile, peut-être est-il lu ? peut-être acheté en plusieurs exemplaires ? un pour sa lecture quotidienne, l’autre pour être mis en réserve, une idée qui lui vient devant l’entassement de ces journaux. Elle les parcourt en les feuilletant distraitement, c’est curieux de lire en diagonale les nouvelles du jour, d’un jour passé, de l’année dernière, dont on peine soi-même à se souvenir, et que ces informations, sur cette guerre lointaine, cette famine, ce naufrage, cet accident d’avion, cette crise diplomatique, cette inondation, ce sommet du G7, ce scandale financier, ce match de football, ce film qu’on n’a pas vu, ce livre dont tout le monde parle, on est passé à côté de tout cela, comme si on vivait une vie parallèle, en dehors du monde qui se lit entre les lignes de ces vieux journaux, comme si tout cela n’était qu’une fiction dans laquelle notre vie n’avait pas vraiment sa place. Dans toutes les pièces on déniche les vestiges d’anciennes bibliothèques dont les étagères ont été vidées de leurs ouvrages pesants, elles montrent en effet un net affaissement, une courbure molle qui trahit qu’avant d’être vidée, elles étaient surchargées de milliers de livres de tailles diverses, comme il est rare d’en trouver en telles quantités dans la plupart des intérieurs, sauf chez un auteur, un éditeur ou un collectionneur de livres. Dans la chambre à l’étage, elle a trouvé par hasard au fond du tiroir un peu coincé de la commode, semblant avoir été oubliée là, une très belle série de vieilles montres avec leurs bracelets en cuir d’origine, montres pour homme et pour femme. Elles marquent toutes la même heure : 11h20. Elle ne parvient pas à comprendre le sens de l’uniformité de ce brusque arrêt du temps sur les cadrans des montres, ni pourquoi celles-ci, certaines de valeur, d’autres de pacotilles, indifféremment rangées les unes à côté des autres, ont été abandonnées là, à moins qu’on les y ait caché volontairement, au fond de ce tiroir. Un oubli ? Un signe ? Mais de quoi ? Dans la cuisine, elle a remarqué une série de bouteilles d’alcool, à priori rien d’incongru dans cet endroit de l’appartement, mais lorsqu’elle les a regardé de plus près elle a remarqué qu’aucune d’entre elles n’avaient été ouvertes. Des bouteilles de collection présentant tous types d’alcool : Whisky, Gin, Curaçao, Vodka, Saké, Téquila, Rhum, Arak, Cognac, Soju. Qui collectionne des bouteilles pour ne pas les boire ? Certains les préservent en souvenir une fois bues, comme les bouchons de Champagne, avec les noms de ces passions qui paraissent toujours insolites à ceux qui ne les pratiquent pas. Tappabotuphile pour les collectionneurs de bouchons de bouteilles ou buticulamicrophile pour les collectionneurs de bouteilles d’alcool miniatures, celles qu’on peut boire dans les mini-bars des chambres d’hôtel. Il n’existe pas de nom pour ce collectionneur qui ne gardait chez lui que des bouteilles pleines. Que pouvait-il collectionner d’autres dont il ne reste plus la trace dans cette maison, qui a sans doute été vendu avec les journaux et les livres, les montres et les horloges ? Les ouvres-boîtes ? Les poissons d’aquarium ? Les autographes et les dédicaces ? Les poissons d’avril ? Les billets de banque ? Les briquets ? Les chaussures ? Les images pieuses ? Les chapeaux ? Les capsules ? Les caricatures ? Les cartes postales ? Les cartes à puce ? Les chromos ? Les clous ? Les cafetières ? Les coquillages ? Les porte-clés ? Les coquetiers ? Les étiquettes de melon ? Les allumettes ? Les daguerréotypes ? Les disques ? Les titres de transport ? Les billets de spectacle ? Les boutons ? Les jetons ? Les représentations de la Joconde ou de Marilyn Monroe ? Les flacons de parfum ? Les étiquettes de fruits et de légumes ? Les papillons ? Les cerfs-volants ? Les jeux et les jouets ? Les étiquettes d’hôtel, ? Les médailles ? Les minéraux ? Les moulins à café ? Les tailles-crayons ? Les paquets de cigarettes ? Les factures ? Les monnaies et les médailles ? Les étiquettes de parfums ? Les pierres précieuses ? Les timbres-poste ? Les moulins à café ? Les poupées ? Les boules de rampes d’escaliers ? Les cordes de pendus ? Les écussons ? Les sifflets ? Les autocollants ? Les sous-verres de bières ? Les cartes téléphoniques ? Les étiquettes de fromages ? Les bagues de cigares ? Elle continue son inspection en faisant tourner la liste des noms de ces collections dans sa tête, essayant d’imaginer les plus probables dans cet espace, tout en se promenant dans l’appartement vide. Sa fille est sortie, son mari doit rencontrer un de leurs anciens amis pour essayer de trouver une solution afin d’obtenir de nouveaux papiers qui pourraient leur permettre de quitter Paris et se réfugier en Sicile. Elle voudrait comprendre qui a habité ici ? Pourquoi cette personne a-t-elle déménagée ? Leur fille a été très peu loquace à ce sujet. Son ami lui a parlé de cette maison que son père devait abandonner. Mais pourquoi n’y vit-il plus ? Pourquoi laisse-t-il cette maison à moitié vide perdre de sa valeur ? Pour combien de temps encore ? Dans la pièce du dernier étage, la baie vitrée offre une impressionnante vue sur l’Est Parisien. C’est le seul endroit de la maison sans bibliothèque. Des traces au mur sur la peinture blanche indiquent la présence ancienne de tableaux dont le contour a été brûlé par le soleil, laissant leurs formes évasives réduit en un halo brun qui laisse mélancolique. L’absence de ces images renforcée par la trace en négatif de leur ancien cadre. Une partie du mur près de l’entrée est recouverte d’un vieux papier peint aux motifs stylisés de fleurs, d’un gris argenté, irisé sur les feuilles qui décorent le fond. Elle passe sa main dessus pour en éprouver l’usure du temps. Dans le mouvement de son geste, son doigt accroche au niveau d’un raccord entre deux lais qu’elle n’avait pas remarqué au premier abord. Elle s’approche, observe de plus près la marque infime entre les deux morceaux de papier peint. Une légère épaisseur qu’elle sent affleurer sous la pulpe de ses doigts. Machinalement, sans réfléchir, après tout elle n’est pas chez elle, on pourrait remarquer son geste, elle tire sur ce petit morceau du papier décollé, il s’enlève si facilement qu’elle poursuit son geste. Il est déjà trop tard lorsqu’elle se rend compte qu’elle est en train d’arracher le papier peint de la pièce. Derrière le papier, elle découvre un mur de photographies. Le visage d’une femme photographiée de très nombreuses fois, dans des positions distinctes, à des âges variés, en des saisons, des lumières et des lieux différents. Elle est émue par cette trouvaille. Elle pourrait presque pleurer. Elle éprouve intérieurement ce qu’un inventeur doit ressentir face à sa découverte, subjuguée par la beauté de cette femme et le mystère de cette cachette. Cette maison recèle un trésor enfoui, elle vient de le révéler. Une pièce qu’on ne connaissait pas dans une maison dans laquelle on vit, pareille à la découverte d’un membre de sa famille qu’on nous avait caché. Ce qu’elle ressent à ce moment précis devant le visage de cette femme qui la regarde, de face, de profil, qui lui fait un clin d’œil, qui coiffe ses cheveux en chignon pour libérer sa nuque, qui relève à la hâte ses bras au-dessus de sa tête, qui soupire, qui met sa main devant sa bouche pour contenir un fou rire, qui fait la moue pour plaisanter, qui rit en ouvrant la bouche, qui lui sourit, avec cette tendresse infinie, tout son amour. Dans la beauté de son regard, le secret de cette maison.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

4 commentaires à propos de “#L8 | La forme que prennent les choses oubliées”

  1. Merci beaucoup Brigitte, le lieu de départ est présenté ici sous un jour nouveau, avant l’intrusion du couple dans la maison abandonnée, un basculement dans le récit qui permet de l’appréhender sous un nouveau jour, et d’imaginer la suite du récit (mystère compris).

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