Leurs gestes

Une boîte en carton bleu clair et beige         avec une séparation        en carton d’un côté des cylindres        creux        de l’autre les mêmes quelques millimètres de moins pour qu’ils s’emboitent parfaitement quand        la main du père        si grande qu’elle attrape à elle seule le ballon de basket les dimanches de match        dispose sur une feuille blanche        carrée        d’un côté cul posé contre elle prêt à recevoir        le demi-cachet en pain azyme        attend que le main ait plié en deux        une autre feuille        trait parfait que le pliure        et dedans en dôme la préparation de poudre blanche        tapotement de la main droite par la gauche        ou l’inverse        pour que ce mouvement souple        infime        laisse glisser dans chaque cachet        un filet poudreux        si continu qu’il en paraît liquide        et les demis-cachets récipients se remplissent        ligne après ligne        et au dernier la feuille        vide        complètement        pas avant lui pas après        et un à un la main emprisonnera la poudre médicament        avec le demi-cachet chapeau comme on rabat un capuchon        main écriture indéchiffrable du père        sur l’étiquette        à en tête        Pharmacies du Peuple        posologie pour guérir        simple net et précis        tout un univers sous sa responsabilité         arraché au chaos        Avant lui sa mère        sa main gauche enserrant contre sa poitrine        si près du cœur        dans l’autre le grand couteau        aussi long que la largeur de son corps sous le tablier        avec ses grandes dents        trop près du cœur pense l’enfant        qui a peur        qui répond à la question        fine s’il te plaît        la grande miche        un peu brune sur le dessus        bombée mais plate par dessous        bien cuit le pain c’est ce qu’on demande quand on court au camion        la main appuie le couteau        enserre la miche        la lame attaque la croûte        économie de mouvement        va et vient précis et régulier        jusqu’au bout        rattraper la tranche rien ne sera perdu        et la pose devant l’enfant sur l’assiette tendue        soulagement lorsque la main repose        le couteau passé si près        du cœur. Arracher leurs gestes à l’oubli.

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans (mise à jour +2) / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

8 commentaires à propos de “Leurs gestes”

  1. J’ai entendu le craquement de la croûte de pain sous le couteau et le zzzz de la poudre emplissant les cachets. Beaux gestes !

  2. Les blancs jouent sacrément bien leur rôle dans votre texte ! Avec de belles images qui apparaissent au fur et à mesure de la lecture, c’est très très chouette !