#livre #05 | Une nouvelle vie

C’est tout un monde ces supermarchés, à peine habitués à une enseigne, en voilà une autre et puis encore une autre.

Dans le hall d’entrée à côté du photomaton, elle est là, la boîte à livres ; difficile d’entrer dans le magasin pour remplir son chariot sans la remarquer et pour les curieux amateurs de lecture, de s’y arrêter. Elle est une petite bibliothèque ouverte avec des étagères. Celle du bas est réservée aux revues. Il m’est arrivé d’en déposer. Sur l’étagère du milieu et à gauche, il y a essentiellement des livres en langue anglo-saxonne. Localement, il y a une forte population d’anglais que l’on retrouve entre autres, au cinéma lors des retransmissions en direct du Métropolitan Opera de New York. À droite et sur les deux autres étagères sont alignés des livres contemporains, des essais et aussi de vieux livres à l’odeur d’une maison qu’on vient de vider. « Il est interdit de rentrer dans le supermarché avec un livre pris dans la boîte à livres ». C’est bien précisé sur une affichette. Si on en repère un, il vaut mieux au risque de ne pas le retrouver _ après avoir fait ses courses _ le cacher discrètement derrière d’autres livres. Pour Jane Eyre de Charlotte Brontë, une ancienne édition, c’est ce que j’ai fait. Parfois, il y a une personne qui feuillette, qui fouine, qui lit. Je me dis tient, ce serait peut-être un client, une cliente potentiel.le pour mon atelier d’écriture. Je n’ai jamais osé aborder quiconque. Souvent, je me demandais _hormis les dépositaires de livres qui ont le souci de bien les placer _qui pouvait bien s’occuper de cette boîte à livres, toujours à peu près bien rangée. Était-ce une personne salariée du magasin, une ou un bénévole ? J’aurais dû demander à l’accueil. Un jour, l’étagère du milieu s’est effondrée et l’est restée bien longtemps. Plus personne apparemment pour la consolider, signe prémonitoire de l’annonce d’une nouvelle enseigne du supermarché. Depuis ce changement il n’y a plus de boîte à livres, cette petite bibliothèque ouverte où, sans préméditation, en allant faire ses courses on pouvait fouiner, feuilleter, lire, espérer un trésor caché. Désormais, dès l’entrée dans le supermarché de la nouvelle enseigne, deux grands étalages offrent à la vue, les livres de la rentrée littéraire, des livres tout neufs qui démarrent dans la vie. C’est là que j’ai acheté La Maison vide de Laurent Mauvignier le Goncourt 2025. Un jour peut-être ce livre lui aussi, porteur de son passé, voyagera jusqu’à une boîte à livres. Une belle vie en sorte pour un livre, s’exposer dans une boîte à livres à la rencontre d’autres lecteurs pour l’espoir d’une nouvelle vie.

A propos de Marie Moscardini

«Après une formation à Aleph en 2014, j'anime des ateliers d'écriture dans une petite ville de Saône et Loire.» Voir son site Nouvelles à écrire.

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