#livre #03 | la librairie en cinq actes

Acte 1 

L’institutrice est communiste, d’héritage, de conviction, de pratique. Exilée à Paris, qu’y fait-elle? Elle rêve nature, soleil, chevaux, livres, révolution. Il faut commencer. Rentrer au pays, créer un lieu, une cellule. Au village – gros village, petit bourg – on la connaît. Une place, des platanes, une fontaine. Elle l’imagine là, sa librairie. Comme une carapace, à peine plus grande que son corps, juste assez grande pour accueillir un, deux ou trois « clients ». Elle ne pense pas « client ». Non! Plutôt « prolétaires à éclairer », ou « bourgeois à bousculer ». Elle n’a pas les mots pour le commerce. Les mots ne sont pas fait pour ça. Elle a les mots pour provoquer, ébranler. Les mots que tu prends en plein visage quand tu lis, ces mots que tous doivent lire. Alors pas question qu’un client achète n’importe quoi. Elle décide. Parce qu’elle l’a ouverte, sa librairie. On s’y bouscule. Au-delà de trois personnes, il y a foule dans la librairie. On s’y fait engueuler. Alors à force, on n’y revient plus. Elle apprend. Par exemple qu’il ne suffit pas que l’emplacement soit charmant, il faut aussi (d’abord) qu’il soit sur une voie de passage. De chalandise, on dit. Elle s’est rengorgée, de la chalandise elle ne veut pas entendre parler. Et puis finalement il faut bien qu’ils vous trouvent les… clients.

Acte 2

La libraire (plus lectrice, militante que commerçante) s’est rendu à la loi du marché. La librairie a déménagé sur l’axe central du village, du village qui n’est pas un village mais pas tout à fait un bourg. Des platanes toujours, des fontaines, mais aussi des cafés, et, tout près, une librairie- papeterie, celle où l’on est accueilli avec le sourire, comme chez le boucher qui lui fait face «  et avec ça vous prendrez autre chose? ». La librairie est plus exiguë encore. Même nom, même visages, même libraire, même choix de livres. Même caractère. De ces caractères qu’on admire  mais qui font fuir les clients. De ces personnes amoureuses des livres comme on dit, mais refusant sa dimension pratique, marchande. Valeur d’usage, valeur d’échange, des concepts, oui, mais pas des réalités acceptables. La caisse est vide. La comptabilité l’ennuie. Les impôts la taraudent. Il faut vendre. Vendre la librairie. 

Acte 3

Les livres ne l’intéressent pas. Elle ne lit pas. Elle travaille. Dans une épicerie. Une vie à transporter des caisses, à se bousiller le dos. À apprendre à filouter. Il lui faut un autre travail. Pépère. Libraire, l’idéal. Tu restes tranquillement dans ta boutique, les produits ne périment pas. Elle repère la petite librairie et  avec son maquignon de fils négocient. Aprement. Sournoisement. Efficacement. Le village qui n’est pas un village mais pas un bourg pour autant a conservé sa librairie. Même lieu, même nom. Six ans qu’elle est apparue dans le paysage, dans les habitude. L’épicière achète, s’installe, place une banque à l’entrée de la minuscule librairie, une grande banque en bois pour être sûre que personne n’entre à son insu, pour être sûre que nul ne lui dérobe une ou deux cartes postales installées sur le tourniquet de l’autre côté de la vitrine, entre deux platanes, parce qu’elle a fait le compte, le compte des marges, et compris que les cartes postales et posters sont plus rentables que ces bouquins aux marges ridicules. Satanée loi de 1981. Avec la librairie, elle a acheté un stock, un stock qu’elle a âprement marchandé, secondé par son  fils, un homme épais de corps et d’esprit, mais vif pour compter. Alors ce stock (essais pointus, ouvrages militants, livres pour enfants…) elle le brade, elle l’écoule, elle le solde (qu’il y ait des dates officielles de soldes, peu lui chaut). Des sous, des sous, cela seul compte, et compter, elle sait,  compter et encore compter.  Elle  a ajouté un rayon de livres qui se vendent dit-on, des livres d’ésotérisme. Et ne comprend pas pourquoi elle ne les vend pas. Commander des livres, même des livres qui ne se vendent pas, c’est devoir  déplacer des cartons, ouvrir des cartons, se baisser. Ce n’était pas ce qui était prévu. La réponse de l’assurance maladie est tombée à point nommé : on lui accorde une pension d’invalidité. À condition de ne plus travailler.

Acte 4

Il a osé. Faire ce qu’il aime : libraire. Une évidence. Une petite annonce dans un journal gratuit : vente d’une librairie. Le prix est accessible. La superficie en rapport. Il pourra travailler seul (il n’a pas une âme de patron). Le prix du livre étant décidé par l’éditeur, lui n’en sera pas responsable et pourra l’annoncer sans scrupule aux clients. Le voilà libraire. La banque installée  au fond, qu’importe si on lui vole une carte ou dix. Il ne demande pas d’arrhes aux clients qui commandent un livre. Il découvre le système des offices (qu’il refuse), des pro-formats, des retours et les lourds frais de port qui vont avec, épluche les critiques littéraires du Monde, de Libération, des Inrocks, s’abonne à Livre Hebdo. Il déniche surtout des petits éditeurs. Pas un livre n’entre dans sa librairie qu’il n’ait choisi. Un cahier pour noter les commandes, un cahier pour noter les recettes, une calculette, un minitel. Plus tard, un ordinateur, une adresse mail. Pas de site. Les euros ont remplacé les francs, le code barre a remplacé le prix sur la quatrième de couverture, il note sur la page de garde au crayon le prix. Un client entre, il lève la tête, salue, baisse la tête, retourne à ses commandes, à ses recherches, à ses déballages de cartons. Il est libraire. Il est libraire parce qu’il choisit les livres. Il est libraire parce qu’il reçoit des cartons, les ouvre cutter en main, pointe les ouvrages reçus liste en main. Il est libraire parce qu’il conseille, parce qu’il connaît les livres dont il parle, leurs auteurs. Il est libraire parce qu’il est lecteur. Il est libraire parce qu’il n’est pas commerçant. Il est libraire parce qu’il a une librairie, un lieu où l’on vient s’en savoir ce qu’on cherche mais en sachant qu’on va le trouver. Un lieu où l’on ose entrer, où l’on ose toucher, où l’on ose rester, ou l’on ose parler, où l’on ose se taire, où l’on ose demander, où l’on ose partir sans avoir acheté, où l’on ose partir avec plus de livres achetés qu’on n’avait imaginé. Un lieu où l’on vient pour parler. On s’y bouscule. On s’y bouscule facilement, la boutique est exiguë. Les livres sont partout. Sur les rayons, sur les échelles, sur les tables, sur la banque, dans des cartons fermés, dans des cartons ouverts, par terre, alignés, empilés, entassés. Dehors le temps passe, le glas sonne. Il est temps de prendre la retraite.

Acte 5

On ne peut pas vivre sans librairie. Le village qui n’est pas un village mais toujours pas un bourg n’a plus de libraire. Le village qui n’est ni village ni bourg doit se mobiliser. C’est l’institutrice qui n’est plus institutrice, plus libraire mais toujours militante qui le dit. Créons une coopérative, sauvons la librairie. Pétitionnons, cagnottons, tractons, téléphonons, écrivons, photographions, battons le ciel et toutes les instances terrestres, mais gardons la librairie. La librairie est un bien commun.  

A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

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