La tribu des livres #06 le livre comme fiction

En ce temps-là, les livres sont surtout ma famille. J’engloutis, perché sur la branche basse du figuier, les Jules-Verne de mon père. Il y a de la technique, il y a peut-être ce qui va me permettre de devenir ingénieur et de rattraper son retard sur ses frères à lui mais je bâille souvent. Heureusement, ça parle souvent de voyage et je lève alors les yeux du livre, de vastes étendues d’impasse sont là, le caniveau devient un fleuve, la clôture de fusain une forêt impénétrable et la voie ferrée de hautes montagnes lointaines que nul n’a jamais franchies.

Le soir, je caresse plutôt les comtesse de Ségur de ma mère. Sur la moquette du bureau ou enfoncé dans le grand fauteuil de velours rouille du salon où ne vient jamais personne, j’entrevois la possibilité Dourakine, une visite du soir à l’accent russe avec de la gentillesse qui serait à la fois rocailleuse et raffinée. La tranche du livre est d’un bleu turquoise qui me fait penser à des bouquets encore jamais vus, composé de fleurs qui ne poussent pas dans les jardins.

Sans prendre le temps de m’asseoir, dans le vestibule, je tente de plonger dans les encyclopédies de mes grands-parents. Je vois bien les images de plantes, les cartes géographiques, les uniformes des armées du monde et leurs drapeaux mais je n’arrive pas à trouver le bon rythme des égrenages de mots. Il me faudrait des histoires ! Pourtant, retirés des livres, dans la pénombre de la chambre que nous partageons parfois, Pépé et Mémé savent en dire, des histoires, leurs histoires…

Les plus beaux livres sont ceux offerts par ma tante Nanou. Ceux-là m’apportent les histoires à rêver. Je les lis accoudé au radiateur de la cuisine pendant que les autres mangent, moi qui n’ai jamais d’appétit. Ce sont les livres des légendes anciennes. J’apprends qu’il existe des cyclopes et qu’on peut ruser contre eux. Je prends confiance en la possibilité d’avoir des amis Achille qui me vengeront d’ennemis Hector, ou le contraire. Je découvre comment des montagnes ont pu être inventées par des géants et que des tailleurs sont finalement aussi forts qu’eux. J’apprends ainsi à avoir envie de vivre.

2 commentaires à propos de “La tribu des livres #06 le livre comme fiction”

  1. Du rapport des livres lus avec les personnes du cercle familial. Il semble que tout soit assez serein. De là viendrait ta pétillance et ton appétit pour les légendes et les matières du vivre.
    Magnifique, ta conclusion !
    (te voilà donc lié indissolublement aux livres que tu as lus jadis dans la mesure où tu as usé du « je », je suppose donc que c’est toi)

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