#P10 | une lettre

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Je suis ici, dans ce passage, un peu au nord, dans la ville que je parcours depuis déjà 20 jours. Je la cherche, les silhouettes apparues, me font penser que c’est elle. Un jour, elle attend à l’arrêt de bus, un jour elle pose sur un banc, non loin du parc, elle attend on dirait, quelqu’un, je m’approche elle ne me regarde pas, je peux m’assoir, je m’assois, certains passants, continuent de marcher dans le parc, certains trottinent, d’autres flânent. Un peu plus loin derrière le bâtiment, une cabane en pierre et en bois, de tables devant sous un auvent. Le propriétaire a fait petit potager entre des planches qui servent de haies. La végétation arrive à reprendre du terrain, il y a même un poirier, mandarinier, des pieds de tomates, des courges, des herbes aromatiques. Le soir, les musiciens de la ville viennent jouer de la guitare électrique : des standards de Hendricks, des Doors, des Rolling Stone. C’est là que je vais tous les soirs commencer ma nuit dit celui qui passe ses journées dehors à attendre. Un rhum café, s’il te plait,

Tu passes ton temps ici ? lui dit celui qui arrive quelque part.  Je passe mon temps ici il répond, bien sûr, je passe mon temps le soir, après la journée, et tu parles aux clients ? je parle à certains clients, à ceux que j ‘ai vu dans la journée, ils viennent ici certains, ils viennent, après leur journée comme moi. La musique n’est jamais la même, tu vois, les groupes viennent de partout tu sais, ils viennent quand même si c’est sur le terrain vague, des fois, il y a des flics, qui passent vérifier quelque chose, des fois, ils ne viennent plus pendant longtemps, on croit qui ne se passe plus rien, la chanteuse, d’habitude ne parle jamais à personne, elle n’a jamais parlé à personne, personne ne lui parle non plus d’ailleurs, elle monte sur scène elle attend le solo de guitare, elle chante elle s’en va c’est tout. Mais ce soir, tu vois elle me parle hein, qu’est-ce que tu me dis, un autre rhum café. Tiens regarde dis la chanteuse : elle lui tend un papier froissé qu’elle vient de sortir d’une enveloppe pas encore décacheté tiens lis ! il lit à haute voix pendant que les guitares s’accordent et que le batteur essaye un solo. Il lit à haute voix :

« Tu as vu ? j’ai trouvé des tortues tu as vu, j’ai planté des fleurs à coté de leur cachette, tu as vu je reviens,  tu as vu il me regarde passer tu as vu il s’est tu quand je suis passé tu as vu il s’est arrêté devant moi sur son cheval et je l’ai regardé partir au galop c’était joyeux tu as vu  que quand je suis revenue j’étais en train d’oublier dans ta mémoire ça faisait un rythme dans ta mémoire c’était gai ça jouait simplement des noires des silences et des blanches ici je ne pourrais pas trouver de tortues moi et trouver ce mouvement assez lent et le bruit des arbres et le bruit du pot cassé ».

Il m’aperçoit, je suis en plein écoute du solo de guitare… et je le regarde. Guitare basse.  Tu as entendu, c’est une lettre de son fils, oui lui répond l’autre et les notes de rocks allaient très bien derrière les mots de la lettre. Il le regarde en rigolant et lui dit tiens, je te raconte mon rêve : je suis comédien et ça quand m’arrive à me réveiller le matin – je trouve un amoncellement de boite de sacs, d’appareil de sono, de valises, tout, noir. Je peux t’aider à tout descendre, je reste dans la voiture tu la gares en double et j’attends le temps que tu charges. Signe de tête. Mais au milieu du concert il n’entend que la moitié. On dirait qu’elle envie de rajouter quelque chose mais elle se tais, ils la regardent tous les deux, ils reconnaissent sa voix, ça fait plusieurs mois qu’elle chante ici. Elle se tait, elle reprend la lettre qu’elle plie et remet dans la poche de son survêtement.

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