#P11 | pimpon

Tacatacatac la planche à roulettes descend la rampe du parking. Elle fait raisonner chaque rainure oblique installée là pour détourner l’eau de pluie dans les rigoles latérales. Sur la bande médiane lisse, le bruit serait plus régulier mais autant amplifié par la caisse de résonance des immeubles. Une rainure, deux tacs.
Fin novembre 2015, un matin, une voix douce raconte le bruit des mitraillettes de la Belle équipe, le même que celui des nuits de terreur des années noires en Algérie. Une voix bien plus âgée dit les mitraillages de la seconde guerre. Ces deux-là si différentes d’âge et de culture : j’ai vécu ça, je l’avais oublié, enfoui, fui et ça revient en bas de chez moi, au bout de la rue.
Ça aurait pu être un bruit de tambour, de fête, de tintamarre. Non, elles le connaissent ce bruit. Ce soir-là, moi, le bruit c’est le téléphone. Ça va ? A la télé, fusillade rue de Charonne. C’est vers le palais de la Femme, trop loin, on voit rien, on entend. Pimpon des ambulances longtemps sursaut et inquiétude. Putain, ça recommence ?
Et puis un dialogue au loin qu’il essaie de ne pas comprendre : Ronronnement intermittent, de temps en temps un mot net sans rapport apparent avec une quelconque situation marche, un peu, bon je me mets des chaussures, aller nulle part.
Toussotement, un avion passe, pimpon de l’ambulance, ces deux gamins qui jouent au volant avec des raquettes bleues, le petit voisin du dessus et un copain, cache-cache je t’ai vu, je l’ai. Le but c’est de lui envoyer la balle pas de lui mettre dans la , et voilà, 4 à 2. Toc voilà 5 – 2.
Il commence à pleuvoir bruit de l’enfance, pluies de mousson les soirs d’été, plaisir de l’intime, du douillet, on va rester au chaud. Profondeur de champ d’un bruit, d’un son ? La pluie, par exemple, il y a le tapotement sur les plantes du jardin, sur la terre, sous la terre on entend tout ce qui commence à remuer là-dessous les bestioles, le glouglou de l’eau qui descend, les racines qui l’accueillent, la sève qui monte vers les feuilles.
C’est amusant cette histoire de profondeur de champ, réalité horticole devenue optique métaphore. Il y a le claquement plus proche, plus précis des gouttes qui tombent de la gouttière sur un plastique, un claquement qui rythme et puis, au hasard d’un coup de vent, les gouttes qui tombent de l’arbre en masse, toutes ensemble, au fond là-bas et les voitures qu’il voit passer dans la rue mais qu’il n’entend pas.
Les percussions coups de tonnerre de la tempête de Thétis et Pelée, les vents sont déchainés, la voix de Véronique Gens flotte au-dessus comme celle de Lou Reed au-dessus du vacarme new-yorkais.
Bruit lointain : avalanche de pierres trop proche, un cri, précipitation, silence absolu dans la montagne. La façade de la bergerie s’est écroulée, ils s’entrainaient dessus avec une échelle spéléo pitonnée entre deux moellons mal jointés. Sous le tas de pierres, le garçon si fin, si brillant, dans le coma qui ne vivra plus qu’handicapé. Michel.

mais le bruit de l’eau qui ruisselle dans le froid du matin, le claquement du parachute qui, enfin, s’ouvre,
mais les chansons de Rezvani dans Jules et Jim, les pétards du 14 juillet,.
mais les cloches de l’angélus qui se mêlent aux cris des enfants dans le square
mais les soirs de coupe du monde de foot
mais la voix qui lit un texte de Chagall tableaux non encore peints, avenir plein de clarté, eden qui s’est fini là.

Il n’aime pas les bruits qu’il n’a pas choisi d’entendre.


A propos de bernard dudoignon

Après l'atelier d'été, apprentissage troublant, autobiographie comme fiction, ça me va bien. Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

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