#P12 | des débuts de…

1. La lune surgit entre les deux tours de la cathédrale. Gonflée la lune. Non, seulement pleine ! 2. Elle est dans sa bulle de musique et traverse la rue, une autre bulle, elle, d’acier et de verre, fonce. Deux bulles qui se rencontrent, ça ne pouvait qu’éclater. La jeune volante par dessus les nuages, la jeune gisante, s’enfonçant inexorablement dans le bitume noir. 3. Il balaie la rue, mouvement lent qui va du caniveau au trottoir et ainsi de suite tout au long de la rue des pas perdus. L’eau rapide monte et descend dans ce ballet rythmé par l’homme venu d’un pays où l’eau n’existe pas. 4. Toutes façades claquemurées, grand soleil, et dans la pénombre d’une chambre, une main promène ses envies sur un corps étendu, offert. Loin des regards, un couteau pointe et dessine des arabesques. 5. Tram, tramway, transport, regards qui se croisent, pas d’échanges, et pourtant la langue chargée d’insultes sort de sa gangue, lâchée, elle éructe contre le monde, les gens, les transports… loin d’être amoureux. 6. La camionnette est là, clignant des yeux, elle attend le badaud, le passant, celui qui osera pénétrer cherchant un bref plaisir, rapide comme la bretelle d’autoroute. 7. Elle prend le métro tous les matins et tous les matins, elle lit ce graffiti « Au cravail michounet » avec un point d’exclamation comme un clou qui la condamne aux travaux forcés. 8. Les voilà arrivés sur le parvis, les courants d’air vifs bousculent attachés-cases, cravates, costumes et tailleurs. Heureusement, le hall de la tour les propulse jusqu’au 36e étage. La réunion lisse les vêtements, on fait semblant d’écouter, de prendre des notes pendant que le boss dévide sa bobine de vide. Seule, la stagiaire, la petite comme on l’appelle, reste attentive à la mise en scène du vent. 9. Leurs éclats de rire éclaboussent les hommes qui les suivent des yeux et se retournent sur leur passage. Elles vont bras dessus bras dessous… Elles se foutent des regards ou alors les provoquent, fières de leur peau bien tendue, de leurs courbes pleines, de leurs vêtements tapageurs, elles affirment que la rue est à elles, à elles aussi, malgré les prédateurs aux regards concupiscents et aux mains baladeuses. 10. Dimanche, jour de marché sur la petite place ombragée, étals peu nombreux mais suffisants pour l’air ambiant. Debout, au bout, elle se tient là, la petite vieille, ses journaux sur le torse, elle vend l’Humanité, fidèle à ses rêves de justice, elle tient le coup. Les ans ont passé, les rides se sont creusées, les mains se sont décharnées, mais ses yeux clairs, délavés, pétillent encore de luttes passées et à venir, ses quatre-vingts ans en bandoulière. 11. Il s’est réveillé brusquement, en pleine nuit, quelle heure peut-il bien être et surtout ce visage blanchâtre qui lui revient, un visage où les yeux sont tellement ouverts que les paupières inférieures arrivent au niveau de la bouche. Il a soif, très soif. Boire. De l’eau, non. Il préfère se verser une rasade de vieux punch et finir la bouteille. Il veut chasser le cauchemar, se rendormir mais pas moyen, ce visage l’obsède. C’est qui ? Pourquoi se poser pareille question. Il croule de fatigue et malgré lui se rendort, toujours ce même visage, mais cette fois-ci accompagné d’autres visages, dans le même état, blanc cireux, les yeux exorbités et les paupières pendantes. Une fois de plus, il se réveille en sursaut. En panne d’idées, il allume la télé où les images d’inondations s’enchaînent, charriant les cadavres gonflés d’animaux et d’humains. Tous ont le visage qui l’obsède. 12. Arpenter la ville, coins et recoins, dénicher l’endroit un peu caché, un peu paumé, où il fera bon se poser, boire un café, un bouquin à la main, et laisser son esprit baguenauder loin du café, loin du bouquin. 13. Ravie de t’avoir revu. Fin de l’histoire. Ou plutôt début d’une autre à inventer loin de lui. Le moment venu pour elle de penser à elle, qu’à elle, rien qu’à elle. 14. Il hurle en marchant, son téléphone portable à la main, il doit le lui dire, lui faire comprendre. Il s’arrête, gesticule, sous les châtaigniers de la place. Visiblement, celui ou celle dont le visage est affiché sur l’écran s’entête. Rien à espérer, mais le vieil homme ne lâche pas l’affaire, il veut être compris, dire qu’il n’est pas d’accord. Cela s’entend même si pour la majorité des gens qui le croisent, cela reste de l’arabe. 15. Minuit ! Douze coups à l’église et le silence lourd d’été, pas une once de vent, même chaud, c’est donc ça la canicule en ville… pas un endroit où prendre un peu de fraîcheur, même en s’approchant du jardin public. Rien. Une ombre passe, quelqu’un pressé de rentrer et de prendre une douche, ou alors, pressé d’en finir avec cette touffeur sirupeuse qui colle les neurones et les synapses en un magma grossier. Plus de pensée, rien que des pulsions et ce sentiment de lassitude qui frôle secrètement la mort.

Codicille : Voilà les 15 premières nuances de ville… .

A propos de Michèle C.

Des contraintes peut naître la beauté. La beauté d’un texte, je l’espère…

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