Ils disaient : touche pas aux livres de ton frère, ce sont des livres pour garçons. Je regardais les quelques Jules Verne alignés derrière la porte vitrée de la petite bibliothèque en bois sombre posée contre le mur granité qui courait jusqu’à l’immense fenêtre orientée nord – toujours froide même en été – avec derrière, en contrebas, le pré de Monmon suivi de la forêt aux arbres emblématiques – dont deux avaient été baptisés par les enfants : Racine et Plein-ciel – forêt qui descendait jusqu’au fleuve où nageaient des écrevisses et des poissons avec leurs histoires essentielles de vase, de remous, d’œufs, de chiffons rouges et d’hameçons. Mais est-ce qu’un enfant a besoin de livres quand sous les fenêtres de l’appartement bruissent d’immenses peupliers qui dansent jusqu’à la Seine, cette ligne grise qui serpente, faite de pleins et de déliés – ceux-là même qu’on apprend à l’école – ligne qui rejoint la mer à l’ouest, cette mer que l’on imagine très bien mais que personne ne peut apercevoir à part les grues de la ville en chantier qui se vantent de voir au loin les phares – comme l’a écrit Paul Eluard ou était-ce Henri Michaux ? Oui, est-ce qu’un enfant a besoin d’histoires imprimées sur du papier quand il y a l’allée des marronniers sous la fenêtre de la chambre de la petite fille – orientée sud celle-là – avec son étagère peinte en blanc surmontée de quelques livres à la tranche rose et vernissée, ces marronniers qu’il est impossible de compter tant ils sont nombreux – alors qu’on a juste dix doigts à sa disposition – tous ces arbres aux branches enchevêtrées, alignés deux par deux le long du bâtiment aux dix-sept cages d’escaliers, avec chaque année des marrons si doux au sortir de la bogue qu’on les glisse contre sa joue, qu’on les renifle et les caresse longuement, des marrons qui tombent, roulent, rebondissent, se couvrent de rides, meurent, pourrissent et parfois renaissent et qui racontent leurs histoires de vie et de mort avec l’odeur si particulière des feuilles en automne, ces feuilles qui dessinent des mains sur un ciel changeant et le bruit qu’elles font quand elles recouvrent la terre et craquent sous les pieds. Alors vraiment comment peut-on saisir un livre, l’ouvrir, déchiffrer les signes qui l’habitent, tourner les pages et accepter au final que les mots s’arrêtent brutalement parce que le livre est terminé – nous qui croyions qu’il durerait toujours – avec la couverture souple ou cartonnée qui se referme à regret comme un clapet tandis que tout parle autour de nous et raconte des milliers d’histoires sonores et odorantes, chaque jour différentes, adressées aussi bien aux filles qu’aux garçons, des histoires qui elles, ne finissent jamais.
7 commentaires à propos de “le livre comme fiction #06 (1) I Pourquoi je n’ai jamais réussi à lire Jules Verne”
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« Mais est-ce qu’un enfant a besoin de livres quand … »
Ecrire pour l’enfant qui se souvient de la longue ligne des peupliers à hauteur des grues gesticulant à sa fenêtre, et de ses récoltes de marrons entre ces pas bruissants depuis sa cage d’escalier jusqu’à l’école, jusqu’à la mer…
« Mais est-ce qu’un enfant a besoin de livres quand … »
Ecrire pour l’enfant qui se souvient de la longue ligne des peupliers à hauteur des grues gesticulant à sa fenêtre, et de ses récoltes de marrons entre ses pas bruissants depuis sa cage d’escalier jusqu’à l’école, jusqu’à la mer…
Pardon pour le doublon. je ne sais pas comment retirer le premier retour
quel besoin de livres finalement quand on a les arbres qui dansent jusqu’à la rivière ou quand on a les marronniers qu’on ne peut dénombrer dans le champ de la fenêtre…
de la fluidité, des images, et puis un épisode 2…
j’y vais, j’y cours…
Une lutte contre l’impermanence se poursuit dans ce deuxième texte et elle me parle tout autant.
Oui, il y a des enfants qui n’ont pas besoin de livres, ils ont un puissant imaginaire qui y supplée. Je pense aux dyslexiques par exemple.Merci pour ce point de vue différent qui fait réfléchir.
Moi je crois que les livres transpirent même si on ne lit pas…et surtout si on sait regarder les marronniers