— Va te coucher, Léo. Va te coucher, je vais te lire une histoire.
Mme Chautard voulait tuer son chat. Il était malade.
Léo aimait bien les histoires de façon générale. Elles l’aidaient à s’endormir. Il entrait dans les histoires accompagné par la voix de sa mère. Une voix douce et tendre dans laquelle il se lovait pour laisser aller son imagination. Mais pas cette histoire-là. Pas cette histoire de chat malade.
Elle dit à Léon Biet : « — Va le jeter dans la Durance ; tu me rendras service. Léon Biet est allé à Pont-roux et il a jeté le petit chat dans l’eau qui à cet endroit-là est très grosse.
— Pourquoi, elle veut tuer son chat la dame ? Il est méchant le chat ? Il a fait des bêtises ?
Le petit chat a disparu dans un tourbillon. Nous avons dit : « — Ça y est ! Il est mort… » Mais le petit chat ne voulait pas mourir. Il s’est cramponné à un buisson et il est sorti de l’eau. Il est allé se cacher dans les pierres.

Léo se cachait parfois dans les pierres près de la rivière. Il ne se cachait pas, en vérité, parce qu’il était tout seul. Personne ne le cherchait. Il aurait bien aimé que quelqu’un le cherche.
Puis quand la nuit est venue, il est rentré à la maison et il est allé se coucher dans la niche du chien Papillon. Papillon lui a dit : « — Comme tu es mouillé ! On dirait que tu as froid… Couche-toi là tout contre moi, que je te réchauffe. »
Léo écoutait sa mère lui raconter l’histoire. Il n’écoutait pas trop ce qu’elle lui disait, elle ne comprenait pas vraiment cette histoire de chat. Elle lisait sans faire attention et Léo écoutait la musique des paroles. Il reconnaissait chaque respiration.
Le petit chat s’est blotti contre le chien. Puis les deux se sont mis à causer tout doucement pour ne pas réveiller Mme Chautard. Le petit chat disait « Tu sais, ils ont voulu me faire mourir… Sans ce buisson, j’étais bel et bien noyé ! Oui, répondait le gros chien, un petit enfant n’aurait pas pu sortir comme tu l’as fait ! »
Plus tard, beaucoup plus tard, Léo comprendra que parfois il vaut mieux être un chat qu’un enfant. Léo n’avait jamais aimé les chats. Plus tard, il n’aimera pas les enfants non plus.
« - Ah ! disait encore le petit chat, si tu savais comme l’eau est froide !.. Et ce bruit dans les oreilles : hou !.. hou !. Ils me jetaient des pierres pour me tuer. — Allons, répondait Papillon, ne pense plus à ces choses. Dors !.. »
Léo a eu des problèmes pour dormir durant toute sa vie. Il souffrait d’insomnies. Mais cela n’a peut-être rien à voir avec cette histoire de chat qui ne voulait pas mourir. Cela n’avait rien à voir avec un petit garçon qui ne voulait pas dormir.
Puis, il s’est mis à lécher son ami sur le front, justement là où sont les idées tristes des petits chats. Au matin, Mme Chautard a ouvert sa porte. Elle s’est dit : — « Il doit être loin maintenant… depuis le temps qu’il roule dans la Durance !. »
Un jour, Léo est parti de chez lui pour ne jamais revenir. Comme son père. Léo n’était pas un chat, il n’était pas ce chat en particulier. Léo se disait que si sa mère le jetait dans la rivière, il n’aurait pas envie de revenir.
Mais il était tout près au contraire car, un moment après, Mme Chautard l’a vu derrière le poêle. Il achevait de sécher ses poils encore humides. Elle a presque eu peur ; elle a cru que c’était un revenant de chat !
Sa mère ne l’avait jamais jeté dans la rivière, il y était tombé tout seul. Léo était tombé dans la rivière, mais il en était sorti pour aller se cacher derrière les pierres. La police le cherchait, alors il s’était caché.

Alors, le petit chat lui a parlé pour se faire reconnaître « miaou… miaou !.. » Ce qui voulait dire : « Tu vois, je suis revenu. Je n’ai pas voulu mourir ! L’eau est froide, tu sais !…
Léo aimait l’eau froide, elle lui rappelait qu’il était encore en vie. Léo se disait que le jour où il ne sentirait plus l’eau froide, c’est qu’il se sera noyé. Les policiers n’aimaient pas l’eau froide.
« Va, je crois que je n’en ai plus pour longtemps. Ce bain était sans doute contraire à ma maladie… J’ai mal partout ! Laisse-moi mourir ici dans un coin du grenier, sur la terrasse où je suis si bien, derrière le poêle, ma place en hiver. Laisse-moi, laisse-moi ici !… »
Léo croyait que la voix de sa mère suffirait. Il croyait que le timbre de sa voix douce et tendre le protègerait pour toujours. Mais le chat était malade. Sa mère lui avait raconté que le petit chat était malade.
On ne sait pas si Mme Chautard a compris ce que disait avec tant de tristesse le petit chat, mais elle a dit : « — Ah ! Il m’ennuie à la fin ; qu’il reste !.. » Et maintenant le petit chat est là dans la maison.
Lorsque les policiers ont arrêté Léo, il savait qu’il ne reviendrait pas à la maison. Lorsque les agents lui ont passé les bracelets, Léo entendait encore la voix de sa mère lui murmurer cette histoire de chat.
Il se traîne comme il peut ; on voit qu’il est bien malade. Qui sait les tristes choses qui roulent dans sa tête de chat ? Il ne les dit à personne.. Pas même à son ami Papillon !

En prison, Léo aimait écrire des histoires, mais il n’aimait pas cette histoire de chat.
Seulement un matin, Mme Chautard se lèvera. Derrière le poêle, elle trouvera le petit chat étendu les pattes raides et les yeux fixes…
Demain, lorsque la guillotine lui tranchera le cou, Léo se dira que l’eau était vraiment très froide.
Alors de nouveau on le jettera dans la rivière. Et cette fois il fera pour tout de bon un long voyage. Oh ! oui ! un très long voyage… (Fin)
Le petit Chat qui ne veut pas mourir
par les élèves de la classe enfantine de Prelles (Hautes-Alpes) ©1948
D’où sort ce conte ? Déboussolée et conquise par le ton, la mise en forme, les images, la fable… Construction si parfaite. J’ai vraiment retrouvé et ouvert un vieux livre et je suis partie et voilà… Merci.
Étrange étrange…ce dialogue avec le conte