A la recherche du congre, je pêche la crevette avec Francis Ponge, Baudelaire vient à mon secours

Les vacances au Grau-du-roi, c’était juste avant la rentrée, en septembre. Une semaine chaque année, pas plus, les enfants et maman. Papa ne venait pas au Grau-du-Roi. Le village était tout petit, les maisons étaient basses, la mer juste devant, pas de sable, mais des gros blocs de béton. On arrivait au Grau-du-roi lorsqu’on avait dépassé les remparts d’Aigues-Mortes par une route bordée de platanes. Il y avait un restaurant juste à côté face à la mer où maman allait aider des amis le soir sans nous (?). Le Grau-du-roi c’étaient les blocs de glace achetés le matin à un vendeur ambulant qui les débitait au pic à glace, la promenade du soir au pont tournant, pendant que le repas cuisait, pour voir le pont tourner et déranger les gros rats, la plage de l’Espiguette, c’était surtout la pêche à l’épuisette entre les gros blocs de ciment qui protégeaient de la mer. Des heures entières à guetter les crevettes translucides qui s’aventuraient vers nos appâts, qu’on mettait ensuite dans un seau et qu’on rapportait précautionneusement dans l’eau de mer pour les faire cuire (souvent pas plus d’une dizaine). Un congre un jour montra sa tête entre les blocs. Une tête méchante, vorace, mais très prudente. Avec un hameçon, un bel appât (une tête par exemple), attraper le congre était possible avec de la patience et de la force. Comme il était possible (pensions-nous) d’attraper un thon lors des pêches en mer auxquelles on avait droit quelquefois. Sur la plage où on allait aussi pour se baigner et chercher des tellines, c’était du sable et la mer à perte de vue et au loin, très loin, les toits de Palavas-les-flots ou de Carnon-plage. On était petits et tout était petit.

Tu viens chercher le congre de ton enfance, ça vit longtemps un congre. La tête du congre, même pas en rêve ! C’est la mer que tu ne retrouves pas ! Tu as suivi la route depuis les remparts d’Aigues-Mortes au milieu des étangs. Elle est bordée de palmiers, de lauriers et de pins parasols. Où te garer ? Comment avancer ? Il faut continuer à pied le long du canal, là tu retrouveras la mer, c’est sûr. Tout est dense, encombré, confus. Il te faudrait un plan, une vue à la verticale pour te repérer dans cette prolifération démesurée. Aucun repère. Des gens, des voitures, des restaurants, des commerces, dont les étals avancent sur le trottoir, des terrasses où l’on mange. Impossible de se situer dans ce foisonnement, cette pullulation. Dessous, il y a peut-être les mêmes vieilles fondations, le même tracé des rues, mais tu ne peux même pas l’imaginer. Tu ne vois rien, tout a poussé en hauteur et en épaisseur. Cela t’oppresse. Pas de mélancolie, une suffocation.
Une éclaircie passagère avec le pont tournant, il tourne toujours et les gens le regardent tourner. C’est tellement étrange de voir tourner ce pont. Y a-t-il toujours des rats ? Tu arrives enfin à la mer. Il y a une large plage de sable qui s’avance sur la méditerranée et protège désormais le village mieux que la digue aux gros blocs de béton où le congre avait son gîte ; du sable à la place des blocs de béton. Le refuge du congre n’existe plus, les crevettes non plus, mais on vend toujours des épuisettes, des milliers d’épuisettes. La mer est là, le dessin de la côte a changé, mais la mer est là. Des villes sont sorties du sable que tu ne connais pas. La Grande Motte, Port-Camargue ; d’autres ont poussé Carnon-Plage, Palavas-les-flots. Tu ne reconnais même pas la mer. Tu t’accroches à ce pont qui tourne comme le pivot d’un monde où plus rien n’est pareil et aux bateaux qui annoncent encore des pêches en mer à grand coup de corne de brume comme autrefois. Inutile de rechercher la maisonnette de location où vous habitiez.

Tu doutes, tu confonds peut-être avec un autre lieu de vacances, ces gros blocs de béton quand même où sont-ils passés ? Il te faudrait une preuve. Il ne te reste plus qu’à partir avec tes doutes plus lourds que des rocs. Tout est étrange, dérangeant, tu es perdu comme dans un rêve embrouillé. Tu trouves sur internet une vieille carte postale qui te confirme que c’était bien comme dans ton souvenir, enfin pour les blocs de béton, pour le reste tu ne cherches même plus. Il y avait des blocs de béton, c’est là que vous avez vu le congre et la maison était juste à droite dans la ruelle qui débouche sur la promenade. Au bord de l’eau, on pourrait même croire que cela n’a pas tellement changé. Tu lis que la ville vient de décider d’accroître les zones piétonnières. Pour lutter contre l’ensevelissement… de tes souvenirs d’enfance ? Non, tu ne perds pas encore la tête !

Si tu prends de la hauteur, tu dois reconnaître que le littoral a maintenant bien plus d’allure : cette courbe nette de la gueule, qui enserre le Grau-du-roi entre La Grande Motte et Port-Camargue pour fixer ce grau que le Rhône avait ouvert pour relier Aigues-Mortes à la mer, comme un beau rêve d’aménageur. Un littoral rectifié, maîtrisé, fixé, désensauvagé, domestiqué, démoustiqué. Tu apprends aussi que c’est au Grau du roi que Francis Ponge a écrit My creative Method (quelle drôle d’idée de se mettre à l’anglais !). Tu aimes bien Francis Ponge,(il a écrit sur la crevette, tu as l’impression qu’il a pêché avec toi), et tu ne comprends rien à « Pauvres pêcheurs« , c’est pourtant au Grau-du-roi) , mais que devient le parti pris des choses quand la forme des choses change plus vite que ton coeur de mortel. Viens à mon secours Baudelaire, toi qui connais ces choses :

Ainsi [sur le tracé] où mon esprit s’exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île,

[Et aux pauvres pêcheurs !]… à bien d’autres encor !

A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore)

4 commentaires à propos de “A la recherche du congre, je pêche la crevette avec Francis Ponge, Baudelaire vient à mon secours”

  1. presque aussi transformé, mais pas vraiment, que le littoral du Mourillon (Toulon) où les plus jeunes peuvent croire qu’il y a toujours eu ces grandes plages avec les parkings et les petits restaurants, ne comprenant pas les virages absurdes du boulevard au dessus, lui qui autrefois dominait des petites ébauches de criques sous une chute de rochers et lentisques où dégringolaient des sentiers dans l’odeur des crottes de chien… au Grau comme là on nous a cassé le décor de l’enfance, et nous devons admettre que le résultat est beau mais…

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