(itinéraires)

(dans le défilement des villes qui furent sans cesse perdues, les grandes et les minuscules, à peine découvertes et vites englouties, les françaises Lyon, Marseille, Bougival, Millau, les étrangères Barcelone, Fribourg, des jeunes âges aux âges des consciences, celles dont je disais J’y habite sans que s’offre le temps d’y être chez moi, villes qui une fois perdues, devenues villes lointaines, furent mille fois revisitées en rêve, en pensée, en réminiscences. A elles sept, elles forment un réel de souvenirs croisés de nouveauté et de retrouvailles. Car la liste de ces villes n’existe que pour moi, ou bien n’existe pas. Si j’y retourne, je ne retrouve rien de l’ambiance des rues, des sons, des mouvements, rien de cette main traînée le long d’un mur, rien non plus de l’écho d’un slogan dans une manifestation entendue depuis la fenêtre. Je doute et me demande si je n’invente pas cette Barcelone de pluie, cette Marseille de circulation de nuit et de fleurs des champs, cette ville d’Aveyron réduite à une rue étroite, et Lyon, ses brouillards, ses silences, il y a la banlieue chic dont je vois deux griffons de pierre et un bord de Seine, souvenir ou re construction ? Et dans la Suisse profonde, au loin cette ville d’hiver, sublime de lumière et de froid, dont il reste à l’enfant une couronne de fleurs blanches dans ses cheveux noirs, on y défile alors avec de pieuses intentions chaque mois de mai, les enfants y sont à la parade, dans cette ville j’y reviens, dix ans plus tard, pour y sentir battre sur ma jambe une guitare quand je longe la brasserie Cardinal. Que sont ces villes, ces rues parcourues dans une géographie nord-sud, et qui n’en forment qu’une, villes sans bords, aux odeurs, aux couleurs, aux formes rassemblées dans l’esprit trouble de l’enfant trimbalée quand elle revoit devant ses yeux le creux profond de la rivière aux deux langues et l’avenue marseillaise qui vient buter sur une ruelle d’Aveyron bordée de murs. De ces villes je n’ai pas vu les glissements, pas vécu les changements, pas senti les disparitions — le quartier ancien est resté le même — je n’ai pas mesuré mes humeurs au gré de ses transformations, et des disparitions, dans la brasserie continue à fermenter la bière, le soleil se fond sur des crépuscules aux lignes d’autrefois, je n’ai rien vécu de ce qui est advenu dans les sky-line, les ponts nouveaux, les hautes tours ou l’éclairage d’une montagne. L’enfant ne sais rien de l’apparition de toutes ces boutiques aux marques internationales, elle pense à cette quincaillerie où les clous se vendent au poids — elle n’est plus — même l’adresse ne ressemble plus à ce qui était, mais ce n’est pas le même endroit, voilà tout. J’y ai mêlé l’excitation des arrivées en bas d’immeubles inconnus, et les mélancolies des départs, les « au revoir » qui étaient toujours des adieux. Une ami d’enfance est un concept, une idée, en rien un cœur qui bat ou un nom dans un carnet. J’y confonds Fribourg au matin quand les arbres l’hiver sont givrés d’épées de glace et le sable de la pauvre rue d’Espagne, en terre battue longée de fleurs aux robes jaunes, ou rouge intense, j’arpente les deux et elles n’en font qu’une. La ville à midi, quand la sensation le long des murs de la rue étroite fait comme un abri qui mène à la maison, se confond avec la ville à midi devant la haute tour lancée contre le ciel, en plein soleil. La ville à cinq heures et son boulevard qui mènera quelque part dans dix ans — le temps de vivre quatre ou cinq vies ailleurs — alors que la disparition des jardins et des vergers n’est qu’une annonce de chantier qu’on ne verra jamais — j’ai appris la nostalgie par anticipation — endroits de jeu où je me cache et aime me perdre seule, la ville à cinq heure que je vais quitter d’ici peu, pour retrouver la rue étroite sans les frères ni les sœurs. Il faut apprendre à lire. Ce sera au loin. Et la ville le soir le long de l’avenue à traverser seule, un sac de sport à l’épaule, la nuit, le fracas, les lumières jaunes des phares, le moment de se lancer devant la ligne de voiture, la circulation comme arrêtée pour moi qu’est-elle pour cette autre le soir, quand les autobus roulent jusqu’au confins et vous débarque nulle part. La ville fragmentée aux destinations toujours différentes, la ville par à-coups avec des fenêtres aux horizons sombres ou brusquement vastes, une ville jamais la même, jamais visitée jusque dans ses recoins, jamais protectrice au travers de ses grandes places, jamais vraiment aimée, mais chaque fois sincèrement regrettée. Une ville de villes arpentées une année, rarement deux, des villes sud et des villes nord, des villes étrangères et familières, où, si on plisse les yeux, une enfant solaire apparait au long des rues qui ont changé de nom, devant des hangars qui ont fait place à des immeubles de bureaux, à des cinémas bruyants, aux abords de rivières rendues aux promenades — parfois le progrès bat sa coulpe pour sa faim d’ogre et rend ce qu’il avait volé — dans cette ville de villes, la petite âme grise aux yeux pensifs ne sait rien du temps, sauf qu’il est fait de miettes que les oiseaux picorent)

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

8 commentaires à propos de “(itinéraires)”

  1. sur Facebook, je n’avais rien compris ce matin. Il n’y avait pas de texte. Ce sont les lieux où tu as habité ?
    Jolie nostalgie, mais j’aurai aimé qqch de plus précis, plus de « réalisme sans être documentaire ». J’adore cette expression que je viens de trouver en bas de page de la traduction du Maître et Marguerite par André Markowicz et françoise Morvan.

  2. J’aime cette manière de défi d’écrire l’impossibilité de la confrontation entre présent et passé. Je cale la-dessus justement. Merci.
    Voilà tout ce que soulève cette proposition d’écriture. Je le pose là :
     » Comment font ils ceux qui passent et ne s’attachent pas ? Ceux dont la vie est une longue parenthèse dont on ne ressort jamais. Ceux pour qui n’existe aucun ancrage . Les sans origines, ceux dont la mémoire même s’est perdue et ne se retrouve plus. Ceux dont le cœur de mortel change plus vite hélas que la forme de la ville et ne s’est jamais attaché nulle part ? Ceux qui ne retournent jamais, jamais, sur leur pas, s’enfonçant dans la mort toujours – pour y trouver …. du nouveau ? Ou bien ceux qui reviennent sans cesse sur les mêmes lieux, y cherchant un tout petit confort pour échapper un peu à leur déréliction. Sont ils condamnés à ne voir que des blocs de présent muets ? Leur cœur de mortel s’émiette sans jamais percevoir aucune forme d’aucune ville. Ils avancent à tâtons »

    • Bonjour Christian,

      Ces questions sont celles auxquelles je me suis heurtée de mille façon : pas d’enfance au sens propre puisqu’elle a été disséminée au fil des départs, mais pas seulement, car d’autres facteurs ont fait que le silence sur ces changements perpétuels a été posé, ça m’a pris un temps fou pour revenir de cette folie, un temps fou, avec toute une panoplie de repères faux, et des bouts de cœur partout,

      • déjà grande émotion à la lecture du texte, et encore davantage avec cette réponse à Christian, ces déracinements successifs ça touche et me parle tant

  3. Emportée Chère Catherine qui me fait glisser ainsi de villes en villes.
    (La nostalgie par anticipation quelle belle expression. )
    Qui a bougé, déménagé, visité… confusion des rues des matières des saisons des villes, ces « bouts de cœur » partout comme l’écrit si bien Christian

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