A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore). J'ai publié quelques livres (avec ou sans photo) en vente sur amazon ou sur demande à l'auteur. Je tiens un blog intermittent sur www.lesmotsjustes.org et j'ai même une chaîne YouTube où je poste qq réalisations débutantes. Voir son site les mots justes .

#P4 | Je rentre l’année prochaine

Cayenne est une ville gaie en cette année 1920. Le champagne coule à flots dans les villas au bord de mer. La musique est partout dans les fêtes populaires en pleine rue. « Je rentre l’an prochain » est pourtant la phrase que l’on entend le plus dans les réceptions de Cayenne.Il s’abrutit de paroles et d’alcool. Il en est privé depuis si Continuer la lecture#P4 | Je rentre l’année prochaine

#L4 | J’aime qu’on me raconte des histoires

J’aime tellement qu’on me raconte des histoires, qu’on me parle vrai sur le monde et les gens que je ne reste qu’inconsciemment attentive à la forme et à la langue. Duras est un bon exemple de mon dilemme. Duras des histoires et Duras de la forme, du coup j’aime les deux et surtout ses films (et/ou ses acteurs et actrices) Continuer la lecture#L4 | J’aime qu’on me raconte des histoires

L#3 Les colons

Sur le lit où on l’a transportée et où elle gît cuisses ouvertes Helena pense « j’y suis, c’est cela, c’est le moment, c’est maintenant, je ne vais jamais y arriver ». Elle geint, elle hurle, elle se laisse faire, s’abandonne à la volonté des autres, n’a aucune idée de ce qu’elle pourrait faire pour souffrir moins. Ce n’est plus son corps, Continuer la lectureL#3 Les colons

P#3 J’aime les anorexiques

S’il n’est pas facile de nourrir un anorexique ni au premier abord agréable de partager un repas avec lui, il est toujours enchanteur de l’entendre parler de cuisine ou même de le regarder préparer un repas. La bouche de l’anorexique est un palais délicat que rien ne doit souiller. En voilà un qui rêve de se nourrir de nuage, de Continuer la lectureP#3 J’aime les anorexiques

la fabrique | Danièle Godard-Livet, à table

J’ai une pratique amateure de l’animation d’atelier d’écriture, bénévole et dans mon salon le dimanche après-midi (3h) avec à la mi-temps un goûter. Mon recrutement passe par une association culturelle où chaque adhérent peut proposer une activité; les participants sont donc des connaissances pour certains et des quasi-inconnu(e)s pour d’autres, adultes ou ados. Pendant quatre ans, j’ai proposé des ateliers Continuer la lecturela fabrique | Danièle Godard-Livet, à table

L#2 Tout ce qu’il ignore


Il ne connaît le nom d’aucun des arbres gigantesques qu’il découvre, ni d’aucune de ces plantes flottantes d’où s’envolent en criant des oiseaux rouges, pas plus qu’il ne comprend la langue des Chinois qu’il transporte (il a l’impression qu’ils parlent tout le temps dans son dos et cela depuis des semaines de voyage). Mais il sait où il va, il a un projet, projet d’installation avec son beau-frère dans cette habitation pour laquelle il est allé chercher ces employés chinois. Il trouvera, avec l’aide de ce second qui parle quelques mots de français et auquel les autres obéissent. Ces gens-là sont malins, débrouillards, capables de supporter la faim, la soif et ils n’ont pas peur de l’inconnu. Il en faut de la misère pour s’embarquer ainsi au bout du monde pour quelques sous. Lui non plus, n’a pas peur, mais ce n’est pas la misère qu’il l’a fait partir, c’est autre chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. Ils vivent au jour le jour sans but. Beaucoup sont morts en chemin, fièvres, dysenterie, éruptions étranges et toutes sortes de misères dues à leur faible constitution. Lui est fort et en bonne santé et son projet le porte, le protège du mauvais œil. Il ne croit pas au mauvais œil dont son second ne cesse de lui parler. Pour un blanc comme lui, bien né, dans une famille respectée (son père n’était-il pas médecin ?) le mauvais œil est un racontar de vieille femme ou de chinois. Il reviendra fortune faite, sera fêté adulé, respecté même par son père. Il le sait, il sent sa bonne étoile. Ce qu’il a déjà accompli est immense. Cette longue traversée dangereuse, il a su en venir à bout. Il viendra à bout de bien d’autres obstacles.
N’est-ce pas cela qu’il a voulu : s’embarquer, partir loin et faire fortune dans ce vaste pays qui possède tant de terres vierges. Comme tant d’autres qui ont réussi. Pourquoi pas lui ?


Ce qu’il ne sait pas, c’est que son beau-frère est mourant ; il devrait se douter de quelque chose en ne voyant personne au débarcadère, mais il est plein de ses espoirs, remplis de ses illusions et tellement heureux de toucher enfin la terre ferme. Il ne sait pas non plus que l’habitation est en friche et ne ressemble pas du tout à ce qui lui a été écrit. Les cabanes de bois construites rapidement n’ont pas résisté aux pluies diluviennes, on dort dans des hamacs par crainte des serpents et on peine à négocier sa pitance avec les indigènes qui préfèrent la vendre aux chercheurs d’or. Tout est à faire, à reconstruire et il faudra encore trouver des prêteurs pour les investissements de départ, ces plants de cannes que les colons installés ne cèdent pas facilement de peur de la concurrence des nouveaux arrivants. Ce qui ne sait pas non plus c’est que sa femme vient d’accoucher d’un garçon. S’il le savait, cela lui donnerait du courage. Il a tellement peur que ce soit une fille, une fille fragile et délicate. Il ne sait pas d’où lui vient cette angoisse tenace d’avoir une fille, un cauchemar qui ne le lâche pas depuis son départ, depuis qu’il a appris la grossesse de sa femme.


Fièrement campé sur le pont, il donne des ordres à son second. Les Chinois obéissent, se jettent à l’eau au péril de leur vie pour accoster et amarrer le bateau. Les boucaniers n’ont pas bougé tous à leur affaire de rôtissage au milieu de la fumée. Une famille en pirogue fait des signes aux Chinois qui nagent avec peine dans le courant violent et sauvent un malheureux qui se laissait emporter dans les eaux boueuses. Ces gens-là se comprennent pense-t-il avec mépris. Ce sera utile pour la suite.
« J’ai faim et soif », crie-t-il aux boucaniers qui le regardent arriver avec de grands sourires.

P#2 Avez-vous un projet ?

Avoir un projet, construire son projet, de devenir riche, de fonder une famille, de construire sa maison, de voyager, de devenir quelqu’un, d’être connu, reconnu, célèbre, célébré, d’avoir un garçon, d’écrire un livre, d’être publié, applaudi, invité, fêté, sollicité, de changer de vie ; un projet d’épargne, de vacances, de bonheur, d’amour, d’épanouissement, d’investissement ; sans projet, on n’existe pas ; projet politique, Continuer la lectureP#2 Avez-vous un projet ?

L#1 Il arrive par la mer


Il arrive par la mer. Rien ne ressemble à ce qu’on lui avait raconté, à ce qu’il avait imaginé. Il plisse les yeux pour voir mieux cette ligne verte qui grandit, l’eau boueuse qui a remplacé l’océan. Il y a ces cris d’animaux stridents, intenses sans qu’il arrive à déterminer s’il s’agit d’oiseaux, de batraciens ou d’animaux terrestres. Ça hurle, ça crie, ça barrit, ça rugit, ça meugle, ça caquette, ça geint. Des milliers de gorges invisibles dans le vert dense qui s’approche menaçant, sauvage, grouillant. A-t-il peur ? Est-il déçu ? Pas le temps de se poser la question, il faut trouver le débarcadère, un endroit où accoster et il ne voit rien. Pas une habitation, pas de quai visible, rien que ce courant chargé de boue qui le fait dériver comme s’il était pris dans le courant d’un fleuve plus fort que les vagues. Une odeur de fumée, de viande qu’on boucane. Il est dans la bonne direction. Deux silhouettes affairées. Ils l’ont vu ; vont-ils l’aider ? Amis ou ennemis ? Il a faim tout à coup et soif surtout. Il est enfin arrivé.

P#1 Des nuits


Des dortoirs de l’internat, j’ai peu de souvenirs. Je revois l’organisation des lits, les armoires dissimulant la ligne des lavabos, la cabane de la pionne à l’entrée où la lumière durait longtemps après l’extinction des feux. Des lits si proches les uns des autres qu’on dormait dans l’odeur et les bruits des voisines. Sensation d’absolue solitude et de différence dans la chaleur épaisse des corps et des souffles. S’enfermer en soi-même pour trouver le repos. Tenir la rondeur fraîche des barres du lit de métal.


Ce lodge dans le marais de Kaw. Des voiles qui bougent. Largement au-dessus de l’eau, à l’abri sous les moustiquaires. L’air sur la peau et le bruit des bêtes, un infime bercement aquatique. La sécurité de la cabane ou du ventre de la mère.


Nuits sous la tente, plaisir du souffle d’air sur la peau et de la lumière dorée du matin, même les jours de pluie à travers le tissu orange de la tente canadienne.


Nuits à la belle étoile, trop rares (pas le courage). Ça pique. Matelas de fortune plein de punaises. Réveil le corps enflé de piqûres. Traitée aux anti-histaminiques qui me font vomir.


Nuits d’orages, de moins en moins aimées. Je sens la peur du chien qui devient mienne.


Nuits sereines où l’endormissement me saisit sans délai. Sommeil lourd et profond. Réveil lumineux apaisé. Presque toutes.


Nuits chagrines où le sommeil tarde à venir. Remâchage impuissant de soucis tenaces tournés et retournés sans issue.


Nuit en train sans couchette. Départ sur un coup de tête avec une bouteille de vin en guise de somnifère sur le plancher du compartiment où nous n’étions que trois.


Nuits en avion à regarder des films en faisant les exercices prescrits pour activer la circulation. Corps ankylosé et tête pleine de personnages et d’histoires.


Nuits de décalage horaire. Fièvre de lecture et de cigarettes. Sentiment de puissance contre le temps. Matin nauséeux.

Au fil de l’eau

Elle prenait les eaux à Vichy lorsqu’elle perdit les eaux et accoucha d’un garçon. Exactement neuf mois après le départ de son mari pour les Amériques. Elle le prénomma Benito pour la consonance latino-américaine et les vertus de l’eau bénite. L’époux parti pour remonter l’Amazone s’était arrêté à Camopi au bord de l’Oyapock. Elle attendait de l’or et reçut des Continuer la lectureAu fil de l’eau