autobiographies #02 | la petite boutique des horreurs

Il excelle en mathématiques. Il y a les mathématiques et Heidegger et le piano. Il a peint les murs en rouge. Ce jeune homme est exceptionnellement brillant n’est-ce pas ? Il écoute dans sa chambre des discours nazis et rit et rit. Il trouve les intonations drôles. Tout est une farce. Un talent remarquable, et sans le moindre effort. Il racle le sol quand il marche. Je hais les tristes. Il se promène sur les toits la nuit. Il se prend pour Belmondo dans à bout de souffle le jour. Il a le sourire large et le corps petit. Il sautille comme un singe quand il boxe. Les tristes c’est des connards. Il se prend pour Céline parfois quand il raconte son passé. Il a le sourire joyeux, vantard et l’œil mélancolique. Il a la mâchoire crispée. Tout à fait exceptionnel, il ira loin. Il est jeune et radieux. Il est un peu ridicule. Il déteste la tristesse. Il a envie de mourir.

Elle a déménagé dix fois. Elle a longtemps vécu seule. Elle aime les pâtisseries. Elle aime lire et manger des pâtisseries. Elle n’a besoin de personne. Elle erre dans les musées les plus bizarres. Elle lit des livres d’archéologie. Elle laisse les pâtes sécher des jours au fond de la casserole. Elle peut se nourrir de chocolat. Elle ne fait pas beaucoup de sport. Parfois elle essaie de séduire. Elle envoie des dessins potaches. Marche pas, tant pis. Elle vit seule et sur les murs, elle a tracé la silhouette de buffles, de mammouths et de toutes sortes d’animaux. Elle a soufflé de la peinture tout autour de ses mains et laissé sur les portes des traces rouges et jaunes. Elle écrit des chansons et mange des pâtisseries. Dans la cave elle a confectionné une petite scène avec des marionnettes. Il y a de longs tissus bleus et puis des étoffes rouges, de petites ceintures de cuir, des loups, des cochons, et des perroquets. Elle travaille dans une mairie dans un petit bureau. Elle vit seule. Le dimanche, elle referme la porte derrière elle, elle donne spectacle au fond de la cave. Je les tuerai tous. Comment les tueras-tu ce soir ? Je les ébouillanterai, je les perforerai, je les découperai, je les écartèlerai. Elle aime beaucoup les robes et les couleurs pastel.

Elle est vieille maintenant. Sa copine Monique ne se souvient plus de rien. Elle bave dans les couloirs de l’EHPAD. Son voisin d’en face a dû changer de chambre. Une fuite d’eau. Il est au rez-de-chaussée. Il pleure toute la journée. Elle ferme la porte à clé. La dernière fois un homme s’est introduit dans sa chambre. Elle l’a trouvé dans son lit. Certains résidents pissent dans leurs vêtements, se mettent à poil dans le couloir et se masturbent devant les infirmières. Le psychologue de l’EHPAD lui a dit un jour, vous savez, certains font semblant d’être déments. Elle reçoit les photos des petits enfants. Elle les jette. Elle s’est débarrassée des enfants au bout de trente-cinq ans. Elle s’est débarrassée du mari au bout de soixante-dix ans. Qu’on lui foute la paix. N’est-ce pas Monique ?

Son col est blanc. Il porte des lunettes aux montures métalliques. Il fait frais, c’est l’automne. Il porte une veste chaude de marque britannique. Pantalon beige. Pull bleu marine. Médecin. Poussé par le père. Il a fini ses études en 1914. Pas de chance. Au front, il répare et recoud les membres déchiquetés. Pas de chance. Mais il revient. Et la famille s’agrandit. Quatre enfants. Quatre roitelets. Il leur adresse de petites cartes avec de drôles de monstres, de petits lézards, de petits personnages longilignes, timides, inoffensifs. Il peut donner à l’informe, à l’anonyme, d’un coup de crayon, d’un geste de la main lorsqu’il sculpte, un sourire d’excuse et un air perdu. Les roitelets meurent en bas âge. Pas de chance. Il sculpte et il dessine de petites créatures, toujours plus douces, toujours plus tendres, toujours plus inoffensives.

Un petit pull en cachemire. Sur le côté, accroché à la chaise, le petit casque de vélo. Elle passe la main dans ses longs cheveux. Elle agite les mains lorsqu’elle parle et range ses mèches. Elle rabat sa chevelure sur l’avant en glissant la main le long de sa nuque, puis tortille ses doigts dans l’épaisse tignasse. Elle porte le jus de carotte à ses lèvres et consulte son portable. Son pantalon slim est replié en un petit boudin au-dessus de chevilles enfoncées dans une paire de Doc Marteen’s. Dans le café le cuir luit, noir, sous la lumière jaune. Une musique douceâtre s’écoule d’enceintes accrochées au mur. Les yeux sont bleus, les lèvres fines et la voix légèrement fêlée. Elle fume, sans doute. Elle convoque bijoux, vêtements, soirées entre copains et entre les phrases, entre les mots, elle dit « genre » et « en mode ». Elle a la voix douce. Elle boit du jus de carotte. Dans un atelier, des chèvres se font tondre genre en bêlant. La tonte arrache une partie de la peau. Elle convoque des enfants, des chaînes d’hôtellerie. Dans un camp deux mains qu’un liquide genre brûlant jour après jour attaque, plongent le coton dans une bassine. Sous son pull, son T shirt Oeko tex est blanc légèrement translucide et s’étire avec douceur contre sa poitrine. Elle convoque des cours de yoga et un week-end à Berlin. Elle a de jolis vêtements genre tissés avec ténacité par des mains d’esclaves. Il y a aussi, tout ce qu’elle ne convoque pas. Des doigts en mode empressés genre huileux sur le corps dénudé d’un enfant. Elle se ronge, genre, les ongles. La conversation, se poursuit. J’ai toujours rêvé d’aller en Polynésie, je retournerai au Vanuatu parce que c’était trop bien.

A propos de Marion T.

Après tout : et pourquoi pas ?

8 commentaires à propos de “autobiographies #02 | la petite boutique des horreurs”

    • Et bah voilà, je peux m’acharner dans le poétique joli ou essayer de travailler un peu, ça n’accroche pas… mais dès que c’est d’un jet sans réfléchir et que cela devient acide, ça prend mieux… cela me fait penser à de petites scènettes créées pour jeunes public il y a des années. Les enfants s’ennuyaient et ne se sont animés et réjouis que devant une scène absurde de cannibalisme… humain trop humain…

      • Mmm… en es-tu bien sûre? ancien scandinave jôl, nom d’une fête païenne. Dont la vue procure du plaisir, de l’agrément, qui séduit par sa grâce, son charme. Joli pustule, un abcès bien joli. Qui procure un sentiment, une sensation agréable par ses qualités (surtout dans les domaines auditifs, intellectuels). Ce râle est si joli. Qui est estimable, mérite qu’on y prête attention, qu’on le remarque. Joli, ce costume de soubrette!

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