autobiographies #10 | il fait nuit sur la langue

(Elle vit à Arcey, dans le Marais poitevin. Elle monte un matin sur l’échelle dans le jardin, et elle fait une chute. Elle perd conscience. Elle reste couchée par terre des heures, la nuit entière.)

Elle dit six mille.

Elle a froid. Elle compte. Elle ne sait pas combien de temps. Elle sent la maison penchée sur elle. Elle ne sait pas qui elle est.

Elle a trouvé la porte ouverte en arrivant. Elle sent la chaleur inhabituelle, le chauffage laissé allumé en plein été. Elle n’a pas vraiment peur, malgré ce qu’elle lit sur les murs, malgré le sang, malgré l’odeur de la boîte de sardines renversée sur la table. Elle lit son prénom et qu’elle est communiste. Elle pense « absurde ». Elle sent le mot couler de sa tête, et avec lui, tous les autres, un flot.

Elle aspire un morceau de nuit. Elle veut le garder sous la langue, mais il colle à son palais. Elle pense hostie, voile du palais, lèvres, dents, langue. Elle aspire un autre morceau, comme ça, entre les dents. Elle sent le passage de l’air, si froid. Elle pense juin, à cause des parfums qui marchent autour d’elle, sur la pointe des pieds. Elle sent la flaque que forment les mots qui s’écoulent d’elle, médiocre et innommable, l’hostie qui fond, diminue, rétrécit. Elle ne sait que faire, pourquoi faire.

Elle ne voit pas. Elle sait. Elle sent, les parfums, les bruits sont là-bas, derrière le mur, chez les autres, les voisins. Elle est toujours saluée avec gentillesse, amabilité, bienveillance, quand il fait jour : bonjour Jeanne, ils font, bonne journée, vous allez bien ; bon appétit ; vous avez une jolie robe ; elle vous va bien ; bonsoir, Jeanne, bonne nuit, Gute Nacht — elle sourit quand Richard embrasse tendrement ses lèvres comme chaque soir avant d’éteindre la lampe. Elle lit le titre sur le livre qu’il pose sur la table de chevet : Vergänglichkeit.

Elle dort dans la chambre au bord de la mer. Elle l’entend —  la fenêtre est ouverte, les persiennes closes. Elle écoute. Elle a vu son petit cousin par la porte entrebâillée, sous la douche froide qui gouttait encore, tout habillé, il pinçait ses lèvres de colère, il ne voulait pas passer par ce chemin, il l’avait hurlé, Ies larmes jaillissaient de son cri rouge.

Elle essaie de ramener les couleurs à elle comme l’édredon sur le lit de la chambre de Bretagne. Elle dort ? Elle ne sait pas. Elle sent les petites choses molles et froides qui traversent les murs de la chambre en volant. Elle les écrase à pleines mains, c’est facile, mais elles jaillissent du noir toujours plus; elles se jettent sur sa petite bouche comme des baisers minuscules; elles forcent le passage; elles entrent. Elle sent sur la langue le goût des choses molles, ça pique un peu. Elle étouffe. Elle crie : maman !

Elle traverse l’arrondissement, résolue. Elle monte les étages. Elle miaule pour qu’elle lui ouvre la porte. Elle sent le clapier en entrant, le sang. Elle aurait pu glisser deux phalanges dans l’entaille à la saignée du bras. Elle avait appelé les pompiers avant d’y aller, elle avait dit qu’elle s’arrangerait, qu’elle leur ouvrirait.

Elle déchiffre des constellations de sang dans l’été shaman. Elle regarde le poulet qui se débat pendu à la treille. Elle apprend à le vider : cœur, foie, fiel, gésier aux grains d’or ! Elle épie papy quand il va dans le hangar. Elle le voit tirer des entrailles du Pony une substance nocturne et visqueuse. Elle ressent un désir impérieux de l’approcher, de la cuisiner.

Elle souffle. Elle sent une caresse sur sa joue — araignée du matin, bonjour voisin ; araignée du soir, café noir ; oui, sans sucre, c’est ça ; juste avec une petite goutte de lait; oui, c’est ça ; un nuage, vous voyez; je ne vois rien ; araignées de la nuit, dormez-vous, couchées dans les grandes voiles que vous avez tissées à l’intérieur de nos absences; dans les lisières du temps, de l’attente, de l’entre-deux.

Elle touille le cambouis astral. Elle rit de bonheur. Elle compte les gouttes ; six mille — six mille mots passés au fil de l’épée de l’ange ; six mille éphémères écloses dans le lait de la lune sans nuages ; dans le livre de Richard ; une autre fois…, chaque fois. Elle se souvient maintenant. Elle est si petite, l’ange sans les ailes. Elle entre dans son paysage en grimpant sur une tige. Elle l’attend. Elle sait. Elle ne dit rien. Elle regarde avec elle. Elle voit les mots répandus autour d’elle comme du lait, le jour qui grise, la nuit qui fait voile, la forêt qui s’éclaire.

Elle ne sait pas, rien. Elle voit, c’est tout. Elle a sur la langue —l’hostie a fondu— le goût du baiser de Richard et des fleurs qu’elle mange au jardin. Elle ferme les yeux. Elle entre, c’est elle. Elle glisse sur la peau des choses dont les noms ruissellent sur le silence.

A propos de Catherine Bourzat

D’abord l’Asie, inconditionnellement. Plus d’un tiers de ma vie. Des voyages, des textes, des images, des publications. Depuis quinze ans, le grand saut : quitter Paris pour la vie à la campagne, la passion jardin, les chemins. Un jour, j’ai poussé la porte d’un atelier d’écriture dans un village du Quercy, puis d’un atelier virtuel avec le confinement. Et me voici aujourd’hui, intimidée et enthousiaste face à ce grand bouillonnement, avec l’envie d’y faire un bout de route.

9 commentaires à propos de “autobiographies #10 | il fait nuit sur la langue”

    • Merci Danièle. En effet, c’est très intéressant de savoir ce qu’un lecteur retient de la traversée, ce qui le frappe, oui. “Une certaine violence qui n’empêche pas le charme”, je note. Je dois dire que cela me plaît.

  1. Pour moi, c’est clair qu’il s’agit d’un moment de confusion, et je trouve ça même plutôt réussi et touchant, et inquiétant, parfois violent. Et je me suis demandé pourquoi être allé à la ligne et ne pas avoir céder au sacrosaint bloc cher à FB…

    • Oui, le bloc, c’est juste, j’y ai pensé, avant, pendant, après. Mais je ne me suis pas sentie assez sûre pour y aller. Pas encore assez familiarisée. Mais l’écriture bloc est dans un coin de ma tête. J’irai. Merci Catherine.

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