En regard des esclaves

Je passe là de temps en temps, six fois par an peut-être, quand j’ai besoin de clous, d’ampoules ou d’une étagère et que je me rends au Leroy-merlin, ou quand je vais marcher sur la promenade plantée afin d’humer les changements de saison si peu perceptibles à Paris, ou musarder du côté des vitrines des artisans du viaduc qui vendent de l’admirable inabordable comme on n’en fait plus. 

Il y a d’abord l’accumulation des sacs, un rempart de sacs, sacs de voyage, caddie, valises et sacs poubelle rassemblés dans le recoin à l’entrée du parking. Puis on distingue un parapluie déployé par-dessus les sacs. Cela fait bien deux ans que je l’ai vue pour la première fois, c’est-à-dire d’abord son rempart de sacs – je m’étais demandé qui avait pu abandonner une telle quantité de bagages sur le trottoir – puis son parapluie a bougeotté, puis sa tête soudain découverte sous le parapluie légèrement soulevé, son visage, peau noire, lunettes, mise en plis – ou perruque ? – son regard d’écureuil avant qu’elle s’enfouisse de nouveau. Elle avait dû se retrouver soudain sans domicile et avait tenté d’emmener le maximum, elle espérait une solution imminente. Elle y est toujours. Elle m’obsède longtemps après mon passage et puis le cours de mes préoccupations ordinaires reprend, je l’oublie. Pour une raison quelconque, besoin de clous, d’ampoules ou de tournevis je passe de nouveau par là sans y penser du tout avant de me retrouver face à son tas. Les questions me reviennent. Elle a été jetée dehors par un mari qui voulait faire de la place à une plus jeune. Elle a élevé seule ses quatre enfants en faisant des heures de ménage, quand ces derniers l’ont quittée pour vivre leur vie, elle est tombée malade, cancer – la perruque –  et le dévalement s’est enclenché, loyers impayés, expropriation, puis la rue parce qu’évidemment on ne demande rien à ses enfants.

On ne la voit généralement pas, à moins qu’elle ne remette un peu d’ordre dans son tas, elle pose alors le parapluie ouvert en équilibre sur les sacs, se tourne et se retourne reprend le parapluie, le rabat sur elle, disparait. Je ne l’ai jamais vue hors de son abri. Hier, le parapluie a bougé un petit peu, j’ai su qu’elle était dessous mais je ne l’ai pas vue, elle. Elle y est toujours, à se demander si elle se nourrit, si elle va aux toilettes.  La vue est très dégagée à cet endroit, tout près du carrefour, je repère son coin bien à l’avance et je ne peux pas faire autrement que de l’observer, je suis toujours étonnée de la retrouver. Elle me rappelle un homme qui habitait ma rue, je le voyais tous les jours, on se disait bonjour, les gens du quartier pourvoyaient à ses besoins, il restait propre, il semblait être là pour toujours, il n’embêtait personne, il pouvait rester tard mais je ne l’ai jamais vu dormir sur place, il devait rejoindre dans la nuit un autre endroit pour dormir, un jour il est apparu le visage tuméfié, il faisait mollement la manche, et puis il n’est plus revenu. Je pense à lui chaque fois que je la rencontre, elle. Elle a pris la rue pour se déprendre d’un mari violent. Quand je la vois fourgonner au milieu de son barda avec juste une demi-tête qui dépasse, je songe au Terrier de Kafka. De quoi la protègent ses sacs ? Des courants d’air ? de la malveillance ? des regards ? Il semble qu’elle s’efforce d’être invisible, disparaître, disparaître, disparaître… Curieusement, de l’autre côté du carrefour lui fait face le commissariat central, leur cohabitation ne pose apparemment pas de problème, d’ailleurs la présence du commissariat central n’empêche aucunement une demi-douzaine de tentes d’occuper un dégagement sous le viaduc. Est-ce que la présence de la police toute proche la rassure ? Ce n’est pas un commissariat ordinaire, l’immeuble est l’œuvre de Manolo Nuñez Yanowsky, douze cariatides sont alignées au dernier étage, douze copies de l’esclave mourant de Michel-Ange qui penchent la tête, les yeux douloureusement fermés vers le recoin encombré de sacs à l’entrée du parking. Elle a un grain, elle est devenue folle de douleur suite à la perte d’un de ses enfants… beaucoup de sans domicile fixe à Paris sont des fous … On les entend hurler dans les rues les nuits d’été… Elle semble calme, juste craintive comme un petit écureuil qui jette des yeux partout et se dissimule au plus vite. Elle ne mendie pas, pas de sébile ou de petit carton « pour manger » au pied de son accumulation. Elle touche le RSA mais n’a pas de logement…Jamais je ne l’ai vue en dehors de son abri et ça doit être toute une affaire d’en sortir. Elle doit y demeurer assise, ou accroupie, à moins qu’elle n’y possède un petit banc ou un petit fauteuil de toile. Vit-elle là ? Dort-elle là ? Je l’imagine mal installant et désinstallant tout cet encombrant attirail. Elle fait partie du paysage maintenant, les cariatides du commissariat, les arches du viaduc, les boutiques luxueuses des artisans, la promenade plantée au-dessus, et le petit terrier constitué de sacs… Elle est arrivée du Sénégal pour rejoindre un mari qui lui a donné une mauvaise adresse, fait exprès ou non ? Elle a passé quelques nuits à l’hôtel, s’est adressé à toutes les administrations pour le retrouver et puis la rue l’a prise…J’ai un peu honte mais j’aimerai salement savoir, comme si ça changeait quelque chose de savoir pour elle alors qu’on connait bien les trajets vers ces descentes aux enfers devenues tellement banales, affreusement banales. Mais elle, elle, ce n’est pas tout le monde ni tous les SDF, elle. On croit connaitre ceux qui vivent dans la rue, qui mangent dans la rue, qui dorment dans la rue, qui pissent dans la rue, qui ont peur dans la rue, et froid dans la rue, et honte dans la rue et sont colère ou perdus dans la rue, mais elle ? Je voudrais savoir et je ne saurais pas, hors ce qu’elle donne à voir, un amoncellement de sacs valise caddie pour faire rempart, un parapluie comme toiture, un oeil aux aguets comme rapport au monde et pour toute signature. Un jour de pluie où je passais là, j’ai perçu le frémissement du parapluie trempé parmi les sacs trempés… Les esclaves mourants incarcérés dans la façade du commissariat n’ont pas de cœur, je ne sais pourquoi l’architecte a aménagé un trou en pointe de flèche sur leur poitrail en béton. 

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui est je, je arrive pas à dire je, ni écrire je, ce n'est pas du jeu de devoir faire une bio quand on sait pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui aime écrire, semble-il, et puis bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

6 commentaires à propos de “En regard des esclaves”

  1. Voilà, Catherine, on est deux à porter l’inconnu de son histoire. On pourrait écrire dans tes hypothèses. J’ai marché dans tes pas et cheminé dans la déambulation de tes pensées. Merci

  2. je pense que oui le commissariat rassure, que ce soit raisonnable ou non,.. l’impression oui de la connaître comme le dit Anne et le souvenir d’une, à Paris que j’ai vu tenir assez longtemps avant que la dégradation, au moins extérieure, la rattrape… j’aime le regard d’écureuil de la tienne
    Beau texte

    • Merci Brigitte, à mon tour me sens un brin indiscrète mais comment ne rien dire ?

  3. Bravo pour ce texte, très touchant. On a l’impression d’un monde souterrain qui se déploie sous l’entassement des sacs, dont le parapluie est le sas. Monde paralléle, que l’on pressent sans vraiment le connaître et qui n’a rien d’un pays merveilleux à la Alice.
    Merci pour cette rencontre que vous nous faites partager. Cette femme est si proche de nous, et tellement loin.