Journaux décalés du 27 septembre

[…] Je rentre ensuite à la maison à pieds et m’installe devant la télé pour regarder les résultats des votations. Les voici : oui à la taxe poids lourds, ce qui est une bonne chose ; non à Baumann-Denner par 77%, ce qui est la moindre des choses ; non à la retraite des femmes à 62 ans, seule déception du jour. En Allemagne, la journée est historique : Helmut Kohl tombe après 16 ans de pouvoir et laisse sa place à Gerhart Schröder. Un peu de changement ne peut pas faire de mal. La gauche prend l’emprise sur l’Europe. Il ne reste que deux pays sur quinze qui sont gouvernés à droite : l’Irlande et l’Espagne. Peut-être la gauche est-elle plus sensible au problème du chômage. Je crois que moi aussi je voterais centre-gauche. L’Europe est bien gouvernée. La Suisse devrait y entrer. Le oui à la RPLP est un pas dans le bon sens. […] (journal intime, 1998)

[…] Je passe la pause de midi avec Sylvan avec qui je discute de mes tortueuses amours. Je ne l’ai pas vue aujourd’hui. Le français et la philo sont intéressants mais longs. J’en sors en espérant la croiser. Je croise une fille qui lui ressemble mais qui a une tout autre coupe de cheveux. Elle n’aurait quand même pas coupé et teint ses si beaux cheveux. Non, ça n’est pas elle. Ça me trouble énormément. Demain, je dois la voir pour dissiper le doute que j’ai en ce moment. Si elle change de coupe de cheveux, est-ce que je l’aimerais toujours ? On n’aime pas une personne que pour ses cheveux. Pourtant ses coupes de cheveux, ses chignons, ses queues de cheval, ses tresses, font partie de ce que j’aime chez elle. Un détail peut tuer l’harmonie. Je suis bouleversé. […] (journal intime, 1999)

[…] C’est la fin des rangements du rectrotzon. Nous sommes cinq : Ludo, le Ducre, le Pillre et les frères Ochsner, qui vivent dans la cave à bière. Nous remplissons une remorque de poubelles, avant de boire quelques verres au bar puis au bistrot. On le mérite bien. Piller va succéder à Ludo comme président. Ça va barder. Avec la ribambelle de nouveaux, il va falloir l’année prochaine un homme à poigne comme le Pillre. Nous repartons après avoir bu quelques verres et bien critiqué trois poils et le fût. […] (journal intime, 2000)

[…] Encore une journée à sonder la connerie militaire. La météo est par bonheur clémente. Il faut bien que quelqu’un le soit et ce ne sont pas les capos qui ont envie de montrer une clémence pourtant des plus adéquate à notre situation. Résumer le résumé et il ne reste que cette évidence : je me fais chier à mourir malgré la beauté des montagnes que j’ai le temps de scruter depuis mon poste d’observation dans le charmant village de Bedretto. Le soir encore et toujours Pimpelzug, rentrée juste avant ZV alors que les autres sont au bistrot à se goinfrer. Oussama est chez le docteur. Toujours Pimpelzug. Qu’est-ce que je fous là ? (journal intime, 2001)

Coup de massue. Sonné. Toute la journée, il faut batailler, parler, répondre, plaisanter, désamorcer, raconter, regarder l’œil sévère ou inquisiteur, tenir le coup. De massue. Retour à la case départ, retour à la casse, conjugaison, Première Guerre mondiale, Molière, argumentation, verbes pronominaux, les mêmes salades dont on gave nos successeurs qui gaveront les leurs et ainsi de suite jusqu’à la fin des haricots. On réforme l’enseignement, paraît-il, mais rien ne change : les profs restent des profs, les élèves des élèves – qu’ils soient apprenants, PEF ou clients de notre succursale où le savoir et vendu à prix d’or – et les parents restent des parents. La guerre de l’apprentissage se poursuit, inéluctable et banale. À quoi bon ? demande-t-on partout. Tais-toi est bosse, répond-on, faute de mieux. Les plus bêtes obéissent. Les autres choisissent. Quelques-uns pensent. (journal décalé, 2017)

05:45. Vaguement des violons puis la voix molle de Luc Terrapon citant le nom d’un compositeur inconnu. Les nouvelles : mauvaises. 06:10. Je me lève. 07:00. Rosa me sert un expresso et un croissant Cailler. Jacky, Urs et Daniel lisent La Liberté. Claire s’assied à la table réservée pour Claire. Personne ne s’assoit en face de Claire, elle est en train d’émerger, il ne faut pas la déranger, elle n’est pas du matin mais sa doyenne ne veut rien en savoir. 07:55. Il fait froid dans le container. Bonjour à tous (j’oublie les filles). Qui peut me rappeler la manière dont les bolcheviks ont pris le pouvoir ? Joy lève la main. Qu’est-ce qu’un décret ? Florian répond : une loi. Je ne suis qu’à moitié d’accord. 09:25. Ils ont de la peine à faire la différence entre le discours indirect et le discours indirect libre. 12:00. Je stresse. Il faut passer le plus vite possible de la E304 à la B-302. 12:10. Le souffle me manque. Quel est le passage le plus tragique du monologue de Phèdre ? Lucien cite : Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper. 12:50. Lise me demande si ça a été, mes six heures de cours. Je me dis qu’elle est charmante et je file manger. 13:30. Micaël et Baki ont enfin trouvé un sujet pour leur TIP. 15:00. Bonne semaine, vendredi prochain vous saurez qui est votre second coordinateur. 15:45. Le métronome sur 55, je m’emmêle les doigts sur un allegro de Joseph-Hector Fiocco, compositeur belge. Il faut augmenter jusqu’à 120. Je n’y arriverai jamais. 16:30. Couché sur le canapé, je lis 77 de Marin Fouqué. Je ne vois pas passer le temps. 20:02. Monique ouvre l’assemblée. C’est sa dernière. Elle retient ses larmes. 21:14. Nous optons pour la deuxième catégorie harmonie. C’est un sacré défi, nous prévient le chef. 22:08. Monique clôt l’assemblée. Elle ne retient plus ses larmes. 23:25. La petite Louise s’en allait seule au bois, on débouche la troisième bouteille de rouge, on se dit qu’on a du pain sur la planche. 23:55. Il faudrait le quitter, pom pom pom. (journal anticipé, 2019)

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis à Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon blog www.lie-tes-ratures.com

5 commentaires à propos de “Journaux décalés du 27 septembre”

  1. Je suis séduite par votre texte. Tous ces noms pour moi exotiques qui s’entrelacent avec des instants, des réflexions pas si naïves (les cheveux), des coups de gueule. Et ces heures qui défilent en gras, ces notes sur le vif. Merci Vincent Francey

    • Merci pour votre commentaire. Comme il s’agit de textes anciens pour la plupart (et parfois me semble-t-il très naïfs), les noms sont parfois redevenus exotiques pour moi-même…