#L6 | Autre solitude, d’enfant

LA PETIOTE

Pas de papa, pas de maman.

Grand frère au voisinage

et la renarde des landes pour veiller sur mes rêves.

La vie est là, je crois bien. La vie court toute seule dans les ruelles pavées de pierre, dans les landes à genêt, dans les prés qui bordent la mer. Jour après jour s’invente un monde bien à moi, aux aguets, dans l’observation des choses toutes petites comme les fleurs, les insectes, les cristaux de gel, les cailloux bien lisses, les crabes sous les algues, les agneaux qui bêlent sur leurs pattes hésitantes.

Hier, la pluie. Une pluie de printemps. Je reste dans la maison, postée derrière la petite fenêtre. Je chante ma chanson et tresse des tiges de joncs. En les coupant à la même longueur, je les tisse à nouveau et fabrique un tapis pour ma poupée en chiffon.

Avant-hier. J’échappe à la surveillance de mon frère, file à la plage. Je ramasse des morceaux de bois flotté et des galets blancs. Après je cours tout au long du sentier pour remonter vers le village, ma respiration secoue fort ma poitrine.

Un jour avant encore. Je reste avec les agneaux. Il fait doux dans le pré au soleil. J’ai pris mon préféré dans les bras, celui que j’appelle Petit Fou, je le caresse, invente un refrain pour lui. On dirait qu’il me répond. Je t’aime Petit Fou, je le lui dis plusieurs fois dans ma langue de petiote et les mots ont un petit côté sifflant à cause de ma dent cassée.

Encore avant. Je veux aller me promener du côté de la carrière mais mon frère me gronde si je le fais. Il dit qu’il peut y avoir des outils qui traînent, que ce n’est pas un endroit pour une fillette. J’y vais quand même et je me cache de lui. Je me glisse derrière les blocs pour m’avancer vers les terrasses. Je connais de belles fissures où poussent des petites plantes luisantes à fleurs bleu vif comme la mer. J’en arrache une touffe et je m’en fais une couronne pour mes cheveux.

Je ne sais pas compter les jours mais je sais qu’il en a eu déjà une bonne poignée qui sont passés depuis que l’étranger est venu par la côte. Il a traversé le hameau et il a  regardé chaque maison comme s’il cherchait quelqu’un, je le sais parce que j’étais postée derrière la fenêtre. Et puis il a filé vers la carrière.

Le plus loin que je me rappelle, c’est le moment où est né Petit Fou, un drôle de moment parce qu’il faisait nuit encore et mon frère m’a réveillée. Je regarde le corps du petit animal glisser du ventre de la mère dans un sac gluant, ses longues pattes inertes. Il sort et puis il se dresse, quelque chose d’incroyable. Et moi je pleure.

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

9 commentaires à propos de “#L6 | Autre solitude, d’enfant”

  1. Tellement beau ! Je me permets d’évoquer un roman qui lui aussi parle de ces liens ancestraux entre homme et nature, c’est L’île d’Arturo, de Elsa Morante. Mais vous le connaissez sûrement. Merci pour ces magnifiques textes, Françoise !

      • Oui, j’avais lu avec délice les planches d’outils du carrier. J’avais lu avec grand plaisir votre très beau texte sur le carrier en action…
        Figurez-vous, Françoise, que je termine en ce moment un livre qui présente notamment une déambulation dans une carrière de calcaire coquillier désaffectée. D’où mon intérêt pour la géologie.
        Je vois que vous habitez les Cévennes : je suis à Castries, non loin de Montpellier.

        Voici le lien pour vous donner une petite idée de ce livre à paraître en janvier 2022 :
        Bien à vous.

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